A la sortie de Chink, d’où nous nous éloignons d’un bon pas par un chemin, pour la première fois, sans pierres et plat, la vallée a l’aspect de la steppe.

Nous revoyons le iantag et l’armoise. Puis nous faisons un coude dans la direction de Magiane, et les mamelons de terre s’arrondissent, séparés par de petits vallons où les laboureurs sont occupés à recueillir de riches moissons. Cela rappelle certaines campagnes du sud de l’Italie et de l’Espagne. Des bœufs attachés quatre par quatre battent le blé en tournant lentement ; un homme les suit qui les excite nonchalamment du geste. En Castille, les mules battent sur l’aire en plein vent, et les paysans les fouettent en criant afin d’en avoir plus tôt fini. Ici, il importe peu que la besogne se fasse vite, chacun a du temps à revendre, personne ne se doute que « le temps est de l’argent ».

On dépasse Magiane et sa grande forteresse abandonnée, dont les murs crénelés, vus d’en bas, avaient un air terrible. Nous bivouaquons dans un jardin, près d’un réservoir d’eau, côte à côte avec la famille de l’aksakal de Magiane, sous un magnifique orme (sada karagatch), arrondi comme une tête en vadrouille, formant toit au-dessus de nous.

En été, l’aksakal vit à l’air en cette place. Il est riche, paraît-il. Deux de ses neveux grelottent de la fièvre ; ils nous demandent un médicament, « un peu de poudre blanche ».

C’est la première fois que nous voyons un fiévreux depuis Pendjekent : un signe que l’on sort des montagnes, où l’on est pauvre généralement, mais où l’air est pur.

Jusqu’à Farab, nous sommes dans les champs cultivés. De tous côtés, on aperçoit des moissonneurs à peine vêtus. La chaleur est accablante. Décidément, la plaine est à côté.

Le lendemain, 14 juillet, nous allons coucher à Ourgout, où finit cette seconde partie du voyage. Le 15, nous sommes à Samarcande.

V
LA VALLÉE DU TCHOTKAL.

Retour à Tachkent. — Un compatriote. — La moisson défendue contre les oiseaux. — Un « bouchon ». — Khodjakent, un anachorète. — Une femme changée en pierre. — Charité chrétienne. — Au Karakiz : chasse à la chèvre sauvage ; désolation. — Avantages de la lecture. — Comment on passe une rivière. — Réjouissances à propos de la rupture du jeûne : les œufs de Pâques, coutumes européennes à Pskême. — Iran contre Touran. — Le feu. — Kara-Kirghiz. — Le Clos-Vougeot du koumis. — Politesse kirghiz. — Le moulin des puces. — Scènes d’aoul. — Vie d’un Kirghiz. — Un artiste.

Notre hôte, le général Karalkoff, nous engage vivement à gagner Tachkent et à remonter le Tchirtchik, un affluent du Syr qu’on appelle Tchotkal, aux approches de sa source.