Le général a visité autrefois la partie sud-ouest de cette vallée. Il est certain qu’à la tête de l’Anaoulgane nous trouverons des glaciers, quelques-uns de nos arbres fruitiers à l’état sauvage dans les gorges adjacentes, et, si nous arrivons à temps, nous pourrons augmenter nos collections de plantes et d’insectes d’échantillons nouveaux. Sans compter que durant la route, la population mêlée de ces montagnes fournira matière à des observations ethnographiques intéressantes. Il serait bon, selon lui, de descendre par le Ferghanah dans les environs de Kachan, où, d’après le dire des indigènes, existeraient des forêts de pins. En somme, le Tchotkal n’a pas été exploré non plus que cette fraction extrême du Tian-Chan qui marque la frontière nord de l’ancien khanat de Ferghanah.
Malgré notre peu de ressources, malgré la longue route qu’il nous restera à parcourir de Tachkent à la Caspienne, où nous voulons aboutir par le Bokhara et le Chiva, nous décidons de suivre les conseils du général Karalkoff. Nous ne pouvions, du reste, être renseignés par une personne plus compétente en la matière.
Deux jours après notre arrivée à Samarcande, Abdourrhaïm retourne à Pendjekent, Klitch rentre auprès des siens ; quant à Djoura-Bey, il veut rester avec nous et visiter Tachkent.
Il passe son temps à flâner dans la ville et à soigner ses ânes, qui ont donné la preuve de la solidité de leurs jambes dans le Kohistan, et qui nous serviront encore dans le Tchirtchik.
Une après-midi que nous étions occupés à mettre de l’ordre dans nos collections, un grand gaillard se présente, salue et dit simplement : « Me voilà. » C’est un garçon que nous avons rencontré à Ourmitane et prié de venir nous rejoindre à Samarcande, dès qu’il apprendrait notre retour. Il sait faire la cuisine, comprend le russe, ayant été élevé par un interprète à Pendjekent ; il parle, en outre, les dialectes turcs et persans, son père étant un Ousbeg qui a dû se réfugier en pays tadjique. Nous le prenons à notre service. C’est lui qui conduira sur une araba nos bagages jusqu’à Tachkent ; Djoura-Bey fera route en sa compagnie avec ses ânes. Rachmed, tel est le nom de notre nouveau serviteur, pense faire en huit jours les 280 verstes qu’on compte depuis Samarcande.
Nous nous servirons des chevaux des stations postales échelonnées du Zérafchane au Syr-Darya par les soins de l’administration russe.
A Tachkent, nous trouvons un compatriote, M. H…, un officier d’artillerie, qui est venu visiter le Turkestan russe. Il arrive du Kouldja et du Sémiretché, où il a passé une partie de son congé. Il ira à Samarcande et retournera promptement en France, car il dispose de fort peu de temps. Nous lui devons plus d’une bonne soirée. Nous étions bien aises d’entendre parler « du pays » par quelqu’un qui l’avait quitté depuis peu. L’amour de la patrie, le chauvinisme, comme on dit, qui perd de sa force lorsqu’on ne dépasse point la frontière, reparaît avec une certaine vivacité dès qu’on habite les pays étrangers. Ce n’est pas impunément que l’on reçoit une éducation nationale, qu’on respire l’air des bords de la Seine.
Nos préparatifs sont terminés, nos collections expédiées à Paris, nous avons pris le repos nécessaire, un guide a été engagé, tout est prêt pour le départ. Malheureusement, un accès de fièvre très-fort me retient au lit pendant quatre jours. Aussitôt que je puis me lever, nous partons. Car je suis persuadé que, grâce à l’air pur de la montagne, je reprendrai des forces et verrai mon pouls redevenir régulier, et les frissons cesser incontinent.
Le 16 août, après avoir serré une dernière fois la main au lieutenant H…, nous enfourchons nos bêtes et quittons Tachkent, par une route poussiéreuse.
A la sortie de la ville, sur les deux rives du Salar, un bras du Tchirtchik que nous longeons, on aperçoit la population qui se livre aux travaux de la moisson par une chaleur humide et accablante. On bat le blé avec des bœufs. Le coton s’ouvre et commence à montrer sa ouate, le millet est en butte aux attaques de passereaux innombrables. Sur des piédestaux de terre hauts de trois ou quatre mètres, émergeant au-dessus des épis, sont perchés des vieillards, des enfants, des femmes. Leur unique occupation est de pousser des cris, battre des mains, lancer les mottes amassées à portée du bras, afin de mettre en fuite la nuée des oisillons voraces. On les voit voleter, s’abattre, becqueter précipitamment, puis se sauver dans les champs voisins, d’où on les chassera bientôt.