La plupart des villages que la route traverse sont habités par des Tadjiques et des Kirghiz. Ces derniers occuperaient le pays depuis une époque relativement peu éloignée et seraient moins riches. Leurs yourtes sont nombreuses dans les prairies que le Salar arrose.
A Niazbek, nous faisons halte dans un caravansérail appartenant à un Kirghiz très-affable. Il a dans sa cour une yourte dressée qu’il met à notre disposition. Il est maître d’un bétail nombreux et de plusieurs femmes. Le soir, elles reviennent portant sur la hanche les outres pleines de lait. A la tombée de la nuit, voici que l’une des jeunes épouses chante : la mélodie qu’elle module d’une voix pure est charmante, et à l’écouter telle qu’elle nous arrive sur l’aile de la brise du soir, j’oublie la fièvre qui me fait grelotter sous ma peau de mouton.
Les rizières des environs sont inondées et ont l’aspect de marécages.
A mi-route de Khodjakent, on rencontre « un bouchon pour se rafraîchir », comme disent nos paysans. Sous un orme touffu, une natte d’osier couvrant le sol battu ; un tas de melons ; des charbons sous la cendre ; deux ou trois koumganes en cuivre pour le thé ; un ruisselet d’eau courante où l’on puise ; un tchilim ; telle est l’auberge. Les cavaliers qui passent ne manquent pas de faire une pause, et après avoir salué ils demandent le tchilim, tirent deux ou trois bouffées, laissent tomber un adieu du haut de leur selle, puis s’en vont. La chaleur oblige souvent les voyageurs à mettre pied à terre. Ils mangent alors un des excellents melons du pays, boivent une tasse de thé, font la sieste, fument, bavardent et poursuivent leur route. L’hôtelier se recouche à l’ombre jusqu’à ce qu’un client nouveau le réveille en l’appelant, comme nous-mêmes venons de le faire.
PORTE DU PALAIS DU KHAN, A KOKAN (FERGHANAH).
La vallée se resserre, des bouquets d’arbres verts s’étagent devant nous sur les hauteurs, le paysage a une vive ressemblance avec celui des environs de Pendjekent et d’Ourgout ; car, ici comme là-bas, c’est l’entrée des montagnes.
Khodjakent, qui nous rappelle la Suisse, est bâti en amphithéâtre sur la rive gauche. Un pont y mène, pittoresquement arc-bouté par le milieu sur un roc que le Tchirtchik heurte en écumant, puis dépasse avec un redoublement d’impétuosité.
Une pointe du roc perce le tablier du pont. Dans la pierre, une niche profonde a été ménagée ; elle est occupée par un mendiant, qui nous tend la main sans se déranger. Agenouillé à côté d’une cruche ébréchée, devant une écuelle de bois lui servant de sébile, avec son crâne dénudé, sa longue barbe, ses haillons d’une malpropreté dénotant le mépris des biens matériels, il a tout l’air d’un de ces anachorètes qu’on ne voit plus maintenant que dans les tableaux des musées et qui, autrefois, fuyaient les villes, vivant d’aumônes au bord d’un chemin, par amour du Très-Haut.
Durant la saison des chaleurs étouffantes, les Russes habitant Tachkent, qui peuvent quitter leurs postes, ont coutume de venir passer quelques jours à Khodjakent. Ils goûtent le frais, respirent l’air pur chassant la fièvre, près des fontaines qui sourdent entre les racines de platanes gigantesques. Un de ces géants, que la foudre, les siècles, les hommes ont cassé par morceaux, n’a plus que le tronc, mais un formidable tronc, semblable à un reste de tour lézardée. Il est creux à l’intérieur, où les indigènes se réunissent comme dans une salle et festoient les jours de fête. Son diamètre est de neuf mètres environ ; on marche quarante-huit pas autour de sa base étayée par des racines aussi grosses que des piliers.