A quelques verstes de Khodjakent, les Russes ont un hôpital pour les malades dans le village de Tchimiane, un sanitarium tel que les Anglais en ont dans les Indes, sur les hauts plateaux. Les employés d’administration, les soldats convalescents et débilités par les fièvres y séjournent jusqu’au rétablissement de leur santé.
En marchant droit sur le nord, on arrive à Koumsane, un village aux champs bien cultivés sur les pentes des montagnes. Les Tadjiks y dominent par le nombre. Après avoir tourné vers l’est, jeté un coup d’œil sur le beau site que font les villages étagés derrière nous, nous nous enfonçons par une passe facile dans la vallée de Pskême. Nous voyons des cultures de melons, des vignes, etc. Le village de Sidjak est agréablement situé sur un torrent ; celui de Bogoustane est riche, il domine Nanaï qui s’allonge dans le bas, sur la rive droite du Pskême. Toute cette contrée est relativement boisée. De même que dans le Kohistan, nous constatons ici que l’on brûle les arbres sur pied. Les habitants que nous questionnons prétendent également que les arbres s’enflamment d’eux-mêmes. Ils commencent par couper les branches, puis ils attaquent le tronc, qui disparaît écaille par écaille.
D’après les indigènes de Nanaï, il y aurait quarante jours de forte gelée pendant l’hiver. La neige couvre le sol pendant plus de quatre mois. Les communications alors interrompues avec le haut de la vallée n’existent plus qu’avec Khodjakent et Tachkent. Depuis quelques années, les pluies seraient plus copieuses. La terre n’atteint pas un prix trop élevé, le batman coûte de 12 à 18 francs ; une vache se paye de 30 à 135 francs ; un mouton, de 18 à 24 francs ; un âne, de 24 à 42 francs.
Ce sont surtout les Kirghiz qui font le commerce du bétail. Dans la bonne saison, ils descendent avec leurs troupeaux qui broutent chemin faisant. Ils les conduisent à Tachkent, où ils s’en défont rapidement et à un prix assez élevé. Attendu qu’ils n’attachent aucune valeur au temps passé à se rendre au bazar éloigné où ils font, du reste, d’autres achats, quand les Tadjiks sédentaires de Nanaï les arrêtent, demandant à acheter quelques têtes de bétail, ils ne se donnent pas même la peine de répondre et continuent leur chemin. Il arrive alors que les gens de Nanaï sont obligés fréquemment d’aller acheter à Tachkent les bêtes qui leur sont indispensables.
C’est sans doute pour cette raison que nous avons mille peines à nous procurer un âne dans ce village. Lorsque nos hommes s’en furent en quête de l’aliboron, ils éprouvèrent un refus de la part de tous ceux à qui ils s’adressèrent. On leur répondit qu’il n’y avait point de bétail à Nanaï, que les ânes étaient partis, qu’on n’en trouverait point, même en en payant dix fois la valeur. Il fallut menacer, et, les menaces n’y faisant rien, chercher dans les étables, prendre de force l’animal, sauf à le payer au-dessus de sa valeur réelle.
Le village de Nanaï compte cent quatre-vingt-huit familles : trente-deux sont kirghiz et vivent sous la yourte ; les deux plus riches ont seules des saklis, qu’elles n’habitent point du reste, mais où elles entassent leur fourrage, tandis que leur tente est plantée entre les quatre murs de la cour. A Bogoustane, on récolterait un peu de raisin qui ne mûrit jamais bien, faute d’une chaleur suffisante.
Nous allons dans la direction du nord-nord-est, tantôt au frais, à l’ombre des bouquets d’arbres traversés par l’eau limpide des sources, tantôt au soleil brûlant, quand il y a des coins de plaine dans la vallée, ou bien que les rochers sont dénudés. On chevauche gaiement, car la route est facile.
Un vieux brave homme borgne nous sert de guide jusqu’au village de Pskême. Il nous fait passer sur la rive droite de la rivière. Le sentier la suit presque exactement, mais il s’enfonce à angle aigu dans les vallées nombreuses que descendent les torrents, et la longueur de la route en est d’autant plus considérable.
A deux heures environ de Nanaï, notre borgne étend la main vers un amas de pierres, visible au-dessus des sentiers :
« La sainte femme de pierre, dit-il.