— La sainte femme de pierre !

— Oui, et voilà en face le grand miroir dans lequel elle se regarde. Ne le vois-tu pas, au sommet de la montagne, à ta droite, là-haut ? »

Nous levons la tête, et remarquons une plaque de schiste bien lisse, et qui doit briller en effet, à l’instar d’une glace, lorsque, mouillée de l’eau des pluies, elle réfléchit la lumière du soleil.

« Sais-tu à quel propos cette femme a été changée en pierre et pour quelle raison elle se mire ?

— J’ignore pour quelle raison elle se mire, mais chacun sait que, dans le temps passé, il y a très-longtemps, Tachkent était peuplé exclusivement de Juifs. Or, cette femme qui était une croyante vivait parmi eux, et ils ne lui témoignaient point de respect, ils l’accablaient d’injures, la maltraitaient. Elle pénétra dans ces montagnes, erra de longs mois ; puis, lasse d’aller, elle s’arrêta à cette place. Une existence vagabonde, loin des siens, lui était devenue insupportable ; elle voulut en finir et pria Allah, le seul vrai, de l’immobiliser dans ce recoin tranquille, et tout de suite elle fut changée en pierre. »

La soirée est avancée, et l’âne qui porte le conteur est harassé de fatigue. Il voudrait bien l’échanger contre un autre plus frais. Voilà quelques masures avec des étables contiguës. Il appelle, un homme sort.

« Prête-moi un âne jusqu’à Pskême, le mien est fatigué, je te le laisserai et le reprendrai à mon retour. Par Allah, je ne puis plus suivre les toura qui sont à cheval. Quant à marcher, j’en suis incapable, étant trop vieux.

— Je n’ai point d’ânes, ils sont tous partis. Je regrette bien de ne pouvoir aider un croyant. »

Durant la conversation, Rachmed s’est approché à la dérobée de l’écurie : il a regardé par une lézarde, s’est assuré que le borgne traite avec un menteur, et s’approchant de la porte, il l’ouvre en présence du propriétaire, fait claquer sa langue, et, immédiatement, quatre beaux ânes, s’imaginant qu’on va les conduire à la pâture, sortent, et, plantés sur leurs quatre pattes, regardent, s’étirent.

Le menteur est confondu, il est accablé d’injures par toute la troupe, et comme il craint que des injures on ne passe aux coups de fouet, il laisse prendre le meilleur des quatre par le vieux, qui rit dans sa barbe, et le remercie ironiquement. Ce qui prouve que tous les musulmans ne pratiquent pas la charité chrétienne.