Une fois le Kara-Kiz franchi, il n’y a plus la moindre trace de sentier, et par une chaleur écrasante dans cette étroite vallée, nous avançons avec des peines inouïes, tantôt sur l’herbe lisse sans point d’appui, tantôt sur les éboulis où l’on s’abat à chaque instant. Rachmed et son cheval roulent durant une dizaine de mètres, sans autre inconvénient que quelques meurtrissures.

Aussi le chemin ou plutôt l’absence du chemin de Kara-Kiz lui servira dorénavant de point de comparaison, et souvent il dira :

« Maître, cela vaut mieux que le Kara-Kiz. » Ou bien : « C’est comme au Kara-Kiz. »

Le Kara-Kiz que nous longeons vient du nord, à travers un désert pierreux. En haut des roches, des perdrix nous narguent de leurs cris d’appel. Nous quittons les bords de la rivière et faisons un coude droit vers l’est dans une gorge sauvage. Nous bivouaquons sur des plaques de pierre colossales tombées à plat et unies comme des tables. On pourra s’y étendre à l’aise pour dormir. A notre gauche coule un torrent qu’on appelle Kizil-Kouich en langue turque. Bien que nous interrogions un Tadjik, ses dénominations géographiques ne sont pas en dialecte persan. Cette région n’est guère fréquentée que par les nomades kara-kirghiz, et il en a appris le nom à leur contact. Le nom du premier campement n’était pas turc.

Remarquons que le Kirghiz, ayant le sens topographique et l’œil de l’artiste, désigne volontiers les différents aspects du pays par des noms indiquant la forme ou la couleur. Là où le Tadjik juge à propos de conter une légende, le Kirghiz dit : « Montagnes noire, blanche, en forme de coupole, etc. »

Mais le soleil va se coucher, la température baisse subitement, il sera bon d’amasser du combustible. Personne d’entre nous qui ne soit accablé de fatigue et n’ait déjà apprêté son gîte pour la nuit. Vite qu’on fasse cuire le souper ; on tombe de sommeil.

Mais un des montagnards m’appelle, et faisant un geste de la tête : Ahou, dit-il. Et en effet, sur les crêtes d’en face, à environ deux cents mètres au-dessus de nous, quatre belles chèvres sauvages regardent. Le soleil les éclaire par en bas, et elles semblent colossales. Je prends vite mon fusil, saute à cheval avec un montagnard en croupe qui me montrera le chemin. Nous traversons le torrent, laissons le cheval en liberté, et partons d’un bon pas en examinant le terrain. De nombreuses traces sont apparentes, et les ahous ont tracé un sentier qui descend à la rivière. Elles le suivent lorsqu’elles viennent boire matin et soir. Plus haut, une vasque bien abritée du soleil leur a servi évidemment de buen-retiro pendant la chaleur de l’après-midi. Les corps pelotonnés pour le sommeil, à la longue, ont creusé des « cuvettes ». Le gibier est toujours en vue ; j’emboîte exactement le pas au montagnard qui marche avec précaution. Encore quelques mètres d’ascension, et je pourrai coucher en joue les belles chèvres.

Quel joli coup de fusil ! Jamais l’occasion ne s’est présentée aussi belle ! Telles sont mes réflexions. Mais l’arbuste que mon compagnon tenait en se hissant, casse. Il tombe sur moi, je tombe, et nous voilà tous deux glissant à plat ventre sur les pierres qui roulent avec bruit ; nous nous accrochons à une saillie, recommençons la montée, mais sans espoir aucun de réussite : notre chute aura certainement donné l’éveil aux ahous, bien qu’ils ne nous aient point vus.

Arrivés près du sommet, nous nous dissimulons derrière un rocher et tendons le cou : les chèvres ont disparu ; pas un animal, pas un oiseau n’est visible ; il n’y a que les montagnes nues qui vont s’affaissant par degrés vers le soleil couchant ; elles forment un cirque avec une gorge sombre dans le bas. C’est une solitude parfaite, telle qu’on la rêve dans un cauchemar, quand on s’agite avec la sensation d’un isolement complet d’où il serait impossible de sortir.

Il fait nuit quand nous rentrons au bivouac, plus harassés, plus affamés que jamais. La pierre nous paraîtra le sommier le plus élastique.