A Kizil-Kouich, le baromètre marquait 5,300 pieds. C’est à pied que nous poursuivons notre route le lendemain, par un défilé très-étroit, avec des rochers à droite et à gauche, et des blocs obstruant le sentier.

Notre bivouac est déjà hors de vue, quand Rachmed, à qui j’ai recommandé de chercher des reptiles, et qui marche à côté de moi, me montre une vipère dormant en cercle. Sans hésiter, il la saisit par le cou ; elle se tord, montre les crocs. De la main qu’il a libre il tire de sa poche la petite gourde contenant le tabac en poudre dont il a coutume de remplir sa bouche, et en verse une pincée dans la gorge de la vipère. Elle tressaille, puis devient roide, car la nicotine l’a rapidement empoisonnée. Aux crocs pointus, aux maxillaires puissantes, nous reconnaissons une variété fort dangereuse. Je fais observer au brave Rachmed qu’il a commis une imprudence, qu’il risquait d’être mordu, qu’il doit s’abstenir dorénavant de prendre ces animaux avec ses doigts. Mais Rachmed s’étonne de ma remarque.

« Qu’ai-je à craindre ? fait-il, tu lis dans les livres, tu connais des remèdes à tout, et tu me guériras tout de suite, parce que je suis un bon serviteur ; avec toi, je n’ai rien à craindre. Tu lis dans les livres ! »

Voilà un argument en faveur de l’instruction obligatoire.

Tirant les chevaux, poussant les ânes, suant, trébuchant, après avoir trouvé de la neige à 6,000 pieds, nous atteignons enfin un bel alpage à 7,150 pieds. Le versant qui regarde le midi est tapissé d’herbe, mais il reste encore de la neige dans le creux des ondulations abrité du soleil. Cette région est beaucoup plus froide que le Kohistan, où deux mois plus tôt, à la même altitude, la neige avait disparu complétement.

Cette place convient à une halte. Tandis qu’on allume le feu, on cherche de l’eau pour le thé. On n’en voit nulle part, on en trouvera au bas des thalwegs ou bien dans le lit tracé par le cours des ruisseaux maintenant à sec. On déplace les pierres amassées sur les plates-formes où l’eau tombant brusquement en cascade a creusé de petits réservoirs. C’est là que sont cachés les quelques litres d’eau qui nous sont nécessaires, et point n’est besoin de recourir à la neige gisant plus loin.

La passe menant à la vallée d’Anaoulgane est à 7,420 pieds. En face au nord-est, sur la rive gauche de la rivière, s’allonge le sentier aboutissant à une autre passe nommée Tourpakbel, d’où l’on descend dans la vallée du Talas. Puis à l’est, deux glaciers montrent leur front de chaque côté d’un pic ; un des affluents de l’Anaoulgane en découle. L’eau qui roule au bas de notre campement est blanchâtre ; c’est la preuve qu’elle sort d’un glacier. Nous allons nous en assurer le lendemain.

Sautant de rochers en rochers, car la rive gauche en est semée, nous partons bien décidés à aller jusqu’au bout. Le guide, presque un vieillard, nous précède en sautillant sur ses jambes sèches. Les fleurs sont rares, et partant les insectes ; quelques mouches, des papillons décolorés, des fourmis, deux ou trois variétés de coléoptères, une sauterelle émigrant avec sa femelle sur le dos, mais pas un seul oiseau. Cette contrée n’est guère habitable. La berge devenant abrupte, nous suivons le milieu de la vallée où le torrent se ramifie à travers les rochers, sur lesquels nous posons le pied. Étant partis le matin, nous sommes dans l’après-midi au front de l’ancienne moraine du glacier ouest de l’Anaoulgane. En voici encore quatre qui forment avec le premier un demi-cercle tout blanc, ayant son extrémité au nord-est, et rompu par des pics sombres.

Le soir, nous retrouvions nos gens campés un peu plus bas que le point où nous avions dormi la veille. Ils étaient installés sous un bloc énorme, qui donne son nom de Tchatyrtach (tente de pierre) à cette région. Les Kirghiz l’avaient habité quelques jours auparavant.

Le lendemain, nous voyons, en aval du Tchatyrtach, des empreintes de sangliers. Dès l’aube, toute la bande est venue boire, a piétiné la rive humide.