Nous traversons l’Anaoulgane, à quelques kilomètres de sa confluence avec le Pskême. L’eau est profonde et rapide ; à moins de précautions, nos bagages seront mouillés. On décharge les ânes, on place un bât sur le cheval qui a les jambes les plus hautes ; sur le bât on met du feutre plié en quatre, et l’on a une sorte de piédestal où l’on posera les objets qu’il importe de conserver secs. Moitié des hommes reste d’un côté pour charger ; moitié se met à l’eau, et va de l’autre. Une longue corde est attachée au passeur afin de pouvoir le diriger et le soutenir au besoin, mais il s’acquitte de sa besogne avec une intelligence telle que d’un geste on le guide ; il va et vient, trouvant du premier coup le gué, et le suivant sans broncher.
Quant aux bourris, on les hale, car l’exiguïté de leur taille les oblige à nager, et ils sont à la discrétion des flots, le courant étant très-impétueux. Leur corps disparaît complétement dans l’onde bourbeuse, leur tête paraît s’en aller à la dérive, telle une épave aux mâts couchés sur le flanc, que figurent mal les vastes oreilles. Le soleil qui nous sèche éclaire du même coup cette petite opération, et les hommes solides, au torse nu, ont bon air, soit qu’ils attendent, immobiles comme des bronzes, soit qu’ils roidissent leurs muscles par un effort. Rachmed, qui ferme la marche, exécute un plongeon involontaire, mais il ne lâche point la corde, et le cheval passeur le tire sur le dos. Rachmed rit, tout le monde rit, on charge à nouveau, et l’on descend la rivière. Les pierres rendent la marche fatigante, mais les arbres fruitiers à l’état sauvage, les noyers, les pommiers laissent pendre des branches, lesquelles branches portent des fruits que l’on cueille en se dressant sur les étriers, et la route paraît sensiblement plus agréable. Après plusieurs jours de viande salée, des pommes, même sauvages, sont un régal délicat.
De la vallée de l’Anaoulgane, nous gagnons ensuite par un plateau le bas de celle de Karakiz aux berges couvertes de genévriers. Nouvelle traversée, nouvelle montée pénible, puis descente vers Pskême, où nous étendons notre feutre dans la même cour.
Au réveil, nos hommes se rasent, font toilette, revêtent des chemises blanches pour deux raisons, d’abord parce que ces soins de propreté leur sont indispensables, ensuite parce qu’aujourd’hui 25 août est le premier jour du mois de chewal. Durant le précédent qui est celui de ramadan, les musulmans doivent observer le jeûne. Le temps du ramadan étant comparé au carême de nos catholiques, le premier jour de chewal correspond à peu près à notre Pâques. La rupture du jeûne est une grande solennité religieuse dans ce pays ; aussi, dit Rachmed, qui paraît très-bien disposé, « on va s’amuser un peu ».
Nos serviteurs n’ont, il est vrai, pas suivi les prescriptions du Coran, mais ils ne manquent pas de se réjouir comme leurs coreligionnaires plus dévots. Au fait, après qu’ils ont supporté patiemment les fatigues d’un voyage ne les intéressant aucunement, un peu de flânerie leur est chose due.
Cette coutume d’honorer la Divinité en changeant de chemise est tout européenne. Comme vous savez, c’est le seul acte par lequel bien des gens célèbrent le dimanche, jour du Seigneur. Mais voici d’autres particularités qui sont également occidentales.
Les petits-fils du brave homme qui nous offre sa cour pour bivouaquer, viennent le saluer. Ils sont vêtus d’un habillement neuf qu’on leur a acheté à l’occasion du Baïram. Le grand-père leur donne quelques poignées de fruits secs, de noix, de pistaches, qu’ils emportent dans le pan de leur robe. Ils vont les casser avec une pierre et manger en compagnie de jeunes camarades. Un cousin arrive en écoquillant un œuf teint, il en a d’autres en réserve dans sa ceinture de cotonnade. Il en prend un à main pleine de la main droite, car la gauche est réservée aux gestes vils ; il l’approche de sa bouche, souffle les joues gonflées ; son vis-à-vis l’imite, et ils cognent les œufs l’un contre l’autre, comme il me souvient d’avoir fait dans mon enfance. L’œuf cassé change de propriétaire.
Les adultes ont mis leurs plus beaux habits, et se réunissent pour boire le thé, manger des fruits secs, « des œufs de Pâques ». Les femmes sont réunies dans les cours des maisons ; tandis que les vieilles grignotent un fruit sec, les jeunes dansent et tapent le tam-tam ou chantent d’une voix criarde. Kirghiz et Tadjik courront la chèvre de la journée.
Vers midi, des cavaliers arrivent de tous côtés ; ils se réunissent près de notre bivouac, sur un tertre au pied duquel une terrasse s’étale jusqu’à la rivière. C’est l’hippodrome un peu resserré de Pskême. De jeunes Kirghiz passent n’ayant que la chemise à manches larges et courtes dans le pantalon de cuir jaune, et au sommet de la tête fraîchement rasée, le tépé conique. Ils montent des chevaux de peu d’apparence, maigres, à la jambe sèche. Ils vont courir la chèvre en présence de leurs aînés qui les suivent, moins sommairement vêtus, car ils ne seront que spectateurs. Tous sont petits, trapus, vigoureux, avec des faces larges, la barbe claire du Mogol. Ils s’arrêtent et forment des groupes.
Il vient ensuite des Tadjiks, montant des chevaux de même race, mais plus forts et mieux nourris. Eux-mêmes sont plus soigneusement vêtus que leurs adversaires ; quelques-uns ont le khalat de soie enfoui dans le tchalvar. Ils sont d’une taille plus élevée, ont la barbe noire et fournie. Enfin le Kourbachi arrive, traînant une chèvre récemment tuée.