Immédiatement, les concurrents se rassemblent en demi-cercle, les autres se massent à l’écart. Le Kourbachi pose l’enjeu à terre, le touche du bâton, se retire. Aussitôt le demi-cercle se referme, les chevaux sont pressés les uns contre les autres, les cavaliers les excitent du geste, de la voix, du talon, car il faut s’approcher de la chèvre et la saisir à terre. L’un se baisse, le corps penché jusque sous la selle, cramponné à la crinière, la main près du sol ; son voisin le heurte, l’obligeant à se remettre en selle sans avoir pu rien saisir. Ce sont des chocs, des bousculades, des poussées violentes ; vingt fois ils perdent l’équilibre, vingt fois le reprennent avec la vivacité du chat ; les cris, les coups de fouet, retentissent à travers le piétinement. Un Tadjik colossal au khalat bleu tient la chèvre, il s’efforce de se dégager, de fuir ; un autre la saisit par une patte, à eux deux ils font une trouée, et s’échappent tirant chacun de leur côté. Le Tadjik au khalat bleu l’emporte, il passe la chèvre sous sa jambe gauche, la retenant de la main droite, et de la main gauche fouettant son cheval, il part à fond de train. La masse des cavaliers donnant la chasse au fuyard disparaît dans une nuée de poussière.
Les Kirghiz d’âge mûr se tiennent à cheval dans un coin du champ de course. Les Tadjiks de Pskême, hommes, vieillards, enfants, considèrent le spectacle assis à terre, le dos à la muraille des maisons et à l’ombre. Seules, les femmes kirghiz s’exposent à la vue des hommes, le visage découvert ; elles paraissent s’intéresser vivement aux lutteurs, les suivant attentivement du regard.
La plupart des femmes tadjiks sont restées dans le village ; leurs chants désagréables arrivent jusqu’à nous ; quelques-unes regardent par les portes entre-bâillées.
Cependant, voici les coureurs qui reviennent au galop ; le Tadjik penché sur le cou du cheval les précède, la tête tournée vers les poursuivants. Lorsqu’il est près de nous, trois Kirghiz nouveaux venus, — trois frères, le plus jeune âgé d’environ dix-sept ans, l’aîné de vingt-deux ou vingt-trois ans, — au cou de taureau, larges d’épaules, herculéens, se jettent en travers du vainqueur. Ils gênent sa marche, l’arrêtent. L’aîné saisit à deux mains une patte de derrière et tire, les jambes nouées au cheval, le fouet entre les dents. Le Tadjik tient bon. Les veines jugulaires du Kirghiz gonflent à éclater, les frères fouettent son cheval, on entend craquer les os de la chèvre, le Tadjik lâche prise, l’autre, poussant un cri rauque de triomphe, détale avec sa proie. Et la chasse continue.
Il y a des incidents. Tel est désarçonné, sa selle a tourné ; tel tombe, une sangle ayant éclaté ; à un autre on arrache un étrier, à celui-ci on casse sa bride ; beaucoup sont jetés à terre, mais ils tombent sur leurs pieds, les Kirghiz étant extrêmement agiles. Il est probable que la chèvre restera à un Tadjik montant un vigoureux et rapide cheval pie. Cela est fatal ; ces Kirghiz insouciants du butin courent par divertissement, luttent par un besoin de dépenser leur vigueur. Leurs adversaires de l’autre race, au contraire, emploient la ruse et l’adresse, visant surtout le profit, et ils ménagent leurs forces, autant que les autres les prodiguent. Finalement, un Tadjik parvient à tourner deux fois autour de la piste, sans être atteint, grâce à ses congénères qui assuraient sa fuite ; il jette la chèvre, le Kourbachi la touche du bâton, et la lui adjuge.
La foule des concurrents se disperse, chacun retourne chez soi, en essuyant de sa manche son front ruisselant de sueur. Les Kirghiz des aouls éloignés vont sous la yourte de leurs amis bavarder, boire du koumis, manger du mouton rôti, chanter en s’accompagnant du tchertmek, et demain matin ils gagneront les pâturages, très-contents des réjouissances de la veille.
Depuis des siècles, les gens de race turque ou mogole, comme vous voudrez, sont amateurs de jeux violents, et lorsqu’un chef habile sait les entraîner, ils montent à cheval dans la saison de l’herbe et vont piller les tribus voisines ou les peuples lointains. Maintes fois ils ont abandonné la vie paresseuse du nomade et couru les aventures du côté de l’occident et de l’extrême orient. Jamais ils n’en ont tiré grand profit. Maintes fois Touran a lutté contre Iran : et quoique plus faible, Iran finissait par manger la chèvre, accumulant des capitaux et prêtant à son maître. Aujourd’hui encore, les gens de langue iranienne sont les marchands, sont les plus riches, et ils ont au front l’inquiétude des thésauriseurs.
Quant aux fils de Touran, ils ont la même insouciance du lendemain, le même contentement de peu, la même verdeur de jeunesse qu’aux temps où, comme des enfants terribles, ils allaient pousser une pointe jusqu’aux bords de la Loire, bivouaquer près de Ravenne, ou faire manger une musette d’orge à leurs chevaux dans le palais des empereurs de Chine. Voilà très-longtemps qu’ils chevauchent dans les plaines, depuis le Kamtchatka jusqu’à la Touraine, ne gardant rien, laissant aux autres la chèvre qu’ils ont courue.
Le soir du Baïram, nous allons coucher dans un aoul situé sur le chemin du Tchotkal. Toute la nuit, le vent souffle du sud-ouest ; il gémit, et personne n’entend les chiens qui se glissent dans notre yourte et mangent impudemment la moitié d’un mouton suspendu à portée de la main, que nous devions emporter comme provision de route.
On part par la pluie et le vent. A Pskême, Rachmed a trouvé l’occasion de gagner quelques tengas, en revendant un manteau de bure qu’il avait acheté dans le Yagnaou. Mal lui en a pris, car il n’a plus de vêtements imperméables, et il est trempé jusqu’aux os. Il reçoit gaiement l’averse et se coiffe d’un seau de toile, en manière de parapluie. La pente est roide, son bidet penche la tête, lui-même se replie en arrondissant le dos, baisse le nez, et il offre l’image très-ressemblante du chevalier de la triste figure victime des caprices du sort.