Le sentier serpente, on grimpe toujours en louvoyant entre le sud et l’ouest. Un brouillard nous enveloppe, et au sommet de la première passe de 7,500 pieds, le cavalier qui précède est à peine visible. Vers midi, le vent souffle, le thermomètre descend à 1 degré. Grelottement général. La veille à pareille heure, 30 degrés de chaud nous faisaient suer à grosses gouttes. On tire les bêtes par la bride, glissant sur la roche mouillée ; on quitte la crête, on descend dans une gorge, la nuée glaciale s’évanouit lentement, on se voit à peu près. Tous nous mettons pied à terre, et recroquevillés sous nos manteaux, nous dévorons à la hâte un morceau de mouton salé et repartons.

Les difficultés de la route augmentent, il y a encore un chaînon jeté en travers ; on se hisse au sommet d’une seconde passe imperceptible, et au fond d’un cirque profond on découvre de petits lacs tranquilles, sans un oiseau aquatique, sans un arbrisseau sur les hauteurs à pic, qui leur font une ceinture de pierre. Paysage triste et désolé.

C’est de l’autre côté de cette gorge que l’on campera. Nous devons en gagner l’extrémité qui s’élargit en vallée pierreuse, avec de rares touffes d’herbe, puis redescendre parallèlement par les sentiers de l’autre rive, et obliquer ensuite dans la direction du sud-ouest. C’est la direction que nous suivrions immédiatement si nous avions les ailes de l’oiseau, ou un prosaïque pont suspendu devant nous.

Les traces du passage des nomades sont apparentes ; ils ont quitté cette région depuis peu, le manque d’herbe, le froid les obligent à la retraite. Pas un brin de bois, pas un arbuste dans ce désert, qu’éclaire mal le soleil couchant, terne et sans chaleur aucune.

Rachmed commence à donner des marques d’inquiétude ; il me confie qu’on risque fort de ne point boire de thé de la journée et de dormir sans feu.

« A moins qu’Allah ne nous envoie du bois », dit-il, en portant la main à sa barbe.

Je lui recommande de bien regarder de tous côtés et de ramasser la moindre branche. Toute la troupe cherche du bois ou des broussailles.

Soudain, Rachmed descend la pente au petit trot ; il se baisse, ramasse quelque chose et revient en montrant triomphalement une auge de bois oubliée par les pâtres. Ils y versaient le laitage qui est la nourriture des chiens ; car jamais on ne présente à cet animal une écuelle servant à l’homme.

« Allah nous l’a donnée, maître, dit Rachmed. Louanges à Dieu.

— C’est vrai, mais les Kirghiz l’avaient oubliée. »