A la nuit tombante, notre troupe est arrêtée à 6,000 pieds d’altitude dans une gorge étroite et nue, sillonnée par un torrent. Il dévale, tortueux « comme la corde détendue d’un arc », et disparaît dans l’ombre au pied des montagnes qui se dressent en une masse noire formidable. On se croirait dans l’angle d’une trappe triangulaire avec une issue unique vers ce lambeau de ciel bleuâtre où les premières étoiles paraissent des croix d’argent. Serrés les uns contre les autres dans une encoignure afin d’échapper au vent, abrités le mieux possible derrière nos bagages entassés, nous séchons un peu nos vêtements à la flamme, tout en faisant bouillir le thé qu’on boit très-vite, à tour de rôle, car avec l’auge mise en écailles on peut en préparer tout juste quelques tasses. On mange rapidement, et aussi longtemps que les charbons luisent, on veille. Quand ils jettent une dernière lueur, il semble qu’un esprit bienfaisant nous abandonne, et l’on s’étend sur le feutre, pelotonnés sous les couvertures. Malgré la gelée et les taquineries du vent, on dort. Le matin, à cinq heures, le thermomètre marque 5 degrés de froid. C’est le 26 août.
On s’apprête à la hâte. Il nous tarde d’être hors de ce puits glacial ; nos chevaux vont d’un pas alerte, et point n’est besoin de les exciter. Tous les yeux sont fixés sur la cime des montagnes, à qui le soleil met une frange d’or. Dès que l’horizon s’est enflammé, la caravane a salué :
« Que Dieu te garde, soleil. » Et dans cet acte, Kirghiz, Tadjik, Ousbeg, tous mettent comme un sentiment d’adoration. Jamais le culte rendu au soleil, puis au feu par quoi l’homme le remplace, ne nous a paru plus compréhensible qu’en cette occasion. Chacun l’attendait avec impatience, et aspirait après l’instant où il pourrait s’imprégner de sa chaude lumière. Une fois sur la plate-forme interrompant la ligne de faîte qui court de chaque côté, nous nous arrêtons et restons immobiles, heureux de nous baigner dans le soleil, « de le prendre », comme disent les Espagnols. Réellement on reçoit la visite d’un dieu.
La neige s’étend devant nous, puis la gorge tourne brusquement sur le sud-est ; l’ombre cesse, et en même temps la neige. Le soleil l’a transformée en un gentil ruisseau filant à travers un coin de prairie. Tout autour on voit en pleine lumière des grappes de moutons suspendus au flanc de la montagne et des chèvres juchées sur la pointe des rochers. Deux pâtres dorment sur une grosse pierre plate ; les chiens aboient, les maîtres s’éveillent, se retournent sur le ventre, regardent et attendent la tête dans les mains. Un troisième les rejoint lentement.
De tous les Kirghiz que nous avons vus, nuls n’ont la tête plus grosse, plus ronde, les yeux plus bridés et plus petits. Ils ont l’ossature très-forte et paraissent énormes. Ce sont des Kara-Kirghiz (Kirghiz noirs), et leur type est aussi mogol que possible.
Ils jettent des broussailles sur le feu couvant sous la cendre, nous offrent du lait crémeux, mais sale, et nous proposent de préparer du katlamak. Nous acceptons.
Le plus jeune des trois prend à poignée de la farine dans un sac caché sous le feutre, il la dépose dans une écuelle de bois, y verse de l’eau, la pétrit. Lorsque la pâte est « levée », il la présente au cadet, qui l’étale du poing sur la pierre, la tapote entre les deux mains, et en fait des galettes minces.
Il met de la graisse de mouton dans la marmite, elle fond bientôt, et il y plonge les galettes, les laissant jusqu’à cuisson parfaite. Cuisine primitive, comme vous voyez, et qui ne demande pas d’apprentissage sérieux ; vraie cuisine de nomade qui fut souvent la nôtre. Le katlamak est très-bon et tient à l’estomac.
Mais nous sommes pressés, nous nous levons de table, et, après avoir remercié poliment, poursuivons la marche toujours vers le sud-ouest. L’herbe reparaît, les pentes sont douces, nous débouchons au milieu d’un aoul des Kirghiz-Sarou. Le chef des tentes nous reçoit très-cordialement. Le brave homme est malade et peut à peine se tenir debout : il est criblé de rhumatismes.
Devant notre yourte sont entravées une trentaine de belles juments laitières à la croupe arrondie ; le soleil étant sur le point de disparaître, on va les traire.