Qu’on nous permette une digression à propos de cette boisson capiteuse des Kirghiz. On l’a beaucoup prônée dans notre pays, on en vend en France, j’en ai bu ; rien ne ressemble moins à du koumis. En admettant que ce breuvage ait les propriétés curatives qu’on lui suppose, il faudrait n’en employer que d’un bon cru, et ce qu’on débite en France sous ce nom est au vrai koumis ce que la plus mauvaise piquette de Champagne pouilleuse est au meilleur bourgogne.
VUE D’INTÉRIEUR DU PALAIS DU KHAN, A KOKAN (HAREM).
Hâtons-nous d’ajouter que parmi les buveurs de koumis d’Asie, nous n’avons pas aperçu un poitrinaire. L’absence complète de ce genre de maladie s’explique facilement sous un climat extrême où l’on est exposé à supporter alternativement plus de 30° de froid et plus de 40° de chaud à l’ombre. A moins d’avoir un excellent appareil pulmonaire, un être quelconque est éliminé inévitablement dès le bas âge.
Le chef des tentes à qui nous donnons tout ce qui peut lui agréer, les médicaments, le thé et le sucre qu’il nous demande, veut nous témoigner sa reconnaissance, et il ordonne d’abattre un agneau. Lorsque le rôti est prêt, il se traîne jusqu’auprès de nous, appuyé sur les bras de deux de ses frères ; un troisième apporte le plat qui nous est destiné. Le chef le lui prend des mains, nous le présente, et, d’un geste, nous invite à manger.
Suivant la coutume que le Kirghiz pratique vis-à-vis des personnes à qui il veut témoigner du respect, on nous a servi un morceau des différentes parties de la bête tuée en notre honneur. Faillir à cet usage passe pour une infraction grave aux lois sacrées de l’hospitalité. Cela peut donner lieu à des querelles et être l’origine de vendettas jamais assouvies. On nous a conté qu’à l’occasion de la mort de son frère, certain khan kirghiz donnait une fête splendide et d’une prodigalité inimaginable. Dix tentes étaient bondées de victuailles, une foule de serviteurs distribuaient les vivres aux nomades accourus de cent lieues à la ronde qui festinaient par bandes autour de leurs chefs. Dans l’empressement ou par mégarde, on présente à l’un des khans l’écuelle contenant le rôti sans un morceau du foie. Le khan signale aux siens ce manque de respect, se plaint de l’injure imméritée qui lui est faite, et toute la tribu se lève incontinent, saute à cheval en proférant des menaces. Il ne fallut pas moins que l’intercession des plus puissants amis du défunt et les excuses du khan pour décider les victimes d’une telle négligence à revenir sur cette décision et à reprendre leur place au banquet. En de telles occasions, un Kirghiz mange en une journée ce qu’un fort mangeur de Flandre absorberait en trois jours de kermesse.
Nous nous reposons une demi-journée dans l’aoul de Karakoroum. Les chiens en sont aussi peu aimables que possible. Chaque fois que nous sortons de notre yourte, il faut deux hommes armés de bâtons qui les écartent, et si l’un de nous s’assied à l’air pour ranger ses collections, les mâtins accourent aussitôt et montrent des crocs menaçants. Si bien que deux jeunes garçons sont placés comme sentinelles à nos côtés avec mission spéciale de leur lancer des pierres. Ces chiens sont des gardiens vigilants, jour et nuit aux aguets ; dès qu’ils aperçoivent un individu qu’ils ne connaissent point, ou qu’ils entendent un bruit insolite, ils lancent un aboiement. Qu’un cheval se détache dans l’obscurité, qu’une des bêtes s’éloigne, qu’un fauve erre aux environs, et ils font un vacarme qui met tout l’aoul sur pied.
De Karakoroum, le Clos-Vougeot du koumis, nous descendons vers le Tchotkal, le long de la rivière bien ombragée de Djar-Sou. La vallée est large d’au moins une verste ; on trotte sur une table, tout surpris de n’avoir pas à grimper. Puis on arrive à un petit bois, le premier que nous voyons en Asie centrale. Dans les clairières où l’herbe pousse, des tentes sont dressées, des troupeaux paissent. Le frère du minbachi[27] absent nous reçoit. Notre hôte est très-riche, et nous avons bon feu et bon gîte. Des lièvres nains courent dans le bois, des cormorans passent sur nos têtes ; la rivière est large, et le volume de ses eaux très-abondant.
[27] Minbachi : chef de mille.
Un de nos djiguites, sorte de Tachkent, déclare vouloir nous quitter. Il avait fait preuve jusqu’à présent de maladresse et de mauvais vouloir ; nous ne sommes pas fâchés d’en être débarrassés. En prenant les devants il nous évite d’avoir à lui administrer une correction. Il prétend qu’on trouvera plus haut des voleurs, des tigres ; qu’il n’y a point de chemin, qu’il fait trop froid. Il a peut-être raison.