Un gros Kirghiz le remplace, qui se dit disposé à nous suivre partout où nous voudrons aller.

Les provisions sont renouvelées ; il s’agit de gagner le Ferghanah et de trouver une passe menant dans la direction de Namangane. Nous marchons vers le nord-est, sur la rive gauche du Tchotkal, traversons le Sanzar, un de ses affluents ; et toujours dans une vallée, souvent large d’une à deux verstes, nous avançons d’un bon pas.

Les bagages sont derrière nous ; le soleil descend. Le guide pense qu’il serait bon d’aller au-devant des âniers, afin de leur indiquer l’aoul où nous camperons. Il nous engage à poursuivre seuls la route ; il galopera en arrière et nous rejoindra à temps.

Nous voilà partis, ramassant de temps à autre un insecte, une plante. Le soleil va se coucher, pas de Kirghiz, la nuit tombe, personne encore. On tient conseil, et l’on décide de continuer jusqu’aux premières tentes, où l’on attendra le jour. La nuit est de plus en plus obscure, la vallée plus étroite ; tout sentier a disparu ; au reste, on ne voit goutte. On appelle, pas de réponse. Il faut retourner en arrière et tâcher de retrouver certain petit moulin posté plus loin que le Sanzar sur un torrent.

Rachmed devine un tas de foin, y met le feu. On retrouve une piste tracée par des cavaliers ; on place les chevaux dans ce commencement de sentier, et on les laisse aller à leur guise, veillant toutefois à ce qu’ils ne sommeillent point. On passe à nouveau un torrent, deux torrents, trois torrents avec toutes les précautions imaginables ; le moulin ne doit pas être loin. Des lumières brillent ; on hèle, on allume encore un tas de foin. Rachmed va en éclaireur, les feux sont sur la rive opposée. Il faut absolument retrouver le moulin, et on le retrouve après avoir écouté, hésité vingt fois.

Ce moulin consiste en une cabane de deux mètres de côté. Le chien du meunier aboie ; le meunier s’éveille : il dormait sur un tas de paille devant son usine. Il allume vite du feu, nous lui demandons des nouvelles de nos gens ; il n’a vu personne. A sa longue barbe, à ses manières, il n’est pas difficile de reconnaître un Tadjik. C’en est un, du reste, des environs de Tchoust. Tous les ans à la même époque, il vient loger dans ce moulin. Les Kirghiz campent en grand nombre dans les environs et lui donnent du grain à moudre. Il est locataire du moulin, propriété d’un riche Kirghiz. Un jeune garçon l’aide dans son travail.

« Pourquoi couches-tu à l’air par ce temps froid ?

— Parce que je ne puis dormir dans ma maison.

— Tu préfères donc une yourte ?

— Non, mais les puces sont innombrables, dans le moulin où je suis venu depuis peu. Durant la nuit, j’y enferme mon cheval dont l’odeur les fait fuir. Quand elles auront disparu, je prendrai sa place. »