Ayant dévoré le pain du meunier, qui reçoit du thé en échange, nous nous étendons sur la paille et tâchons de dormir en dépit du froid glacial du nord-est.
Au jour, notre guide est là, très-heureux de nous retrouver. Il nous conduit à l’aoul où nos gens attendent. Ce campement est dissimulé dans une gorge sinueuse, et la veille, nous n’avions pu l’apercevoir de la vallée.
Nous sommes en plein pays kirghiz, et une fois de plus l’occasion est belle d’observer de près la vie des nomades.
Le soir, le bétail chassé par les pâtres rentre lentement ; les panses sont gonflées, les pis sont pendants ; les agneaux, les chevrettes, les poulains gambadent près de leurs mères. Les femmes sortent des yourtes ; chacune reconnaît les siens, les appelle, s’efforce de rassembler son troupeau. Les jeunes garçons et les jeunes filles aident leurs mères à trier le bétail. Ils courent dans tous les sens. Telle vache, telle jument de caractère paisible attend patiemment en frétillant qu’on la traie ; telle autre, moins calme, lance une ruade dès qu’on la veut saisir ; il faut la prendre au lacet. Une chèvre en humeur de vagabonder échappe aux mains des poursuivants ; on la cerne, elle entre dans une tente ; elle est prise, et on l’entrave. Cela dure longtemps. De gros garçons joufflus, âgés de deux ou trois ans à peine, à la peau tannée par l’air, aux formes rebondies, laids comme des Kirghiz qu’ils sont, petits monstres de santé, se mêlent à la bagarre, se roulent, courent nus comme les bêtes. Ils veulent imiter leurs aînés : l’un saisit la queue d’une vache qui passe, et crie lorsqu’elle lui échappe d’une secousse. Un autre tient une chèvre par le cou et la pourlèche. En voici un, avec un fétu de paille entre ses deux petites fesses, qui patauge dans une mare. Un chevreau s’approche, il l’empoigne, veut l’enfourcher et tombe dans la vase ; il se relève, sans mot dire, sale comme un marcassin qui s’est vautré. Sa mère le torche avec de la paille, en souriant ; elle est fière de son fils, qui s’enfuit dès qu’elle le lâche.
La rentrée des troupeaux est la grande distraction des enfants. Le reste du jour, ils rôdent librement autour des tentes, surtout les mâles. Leur éducation est toute pantagruélique. Ils crient la faim à tout propos, on les gave de laitage, et ils sont trapus comme des oursons. Un fils de chef joue avec les bottes de son père, les jette loin de la yourte, puis les traîne là où il les a prises. Son frère marchant avec peine se promène triomphalement avec une savate appartenant à madame sa mère ; celui-ci cogne gravement deux pierres l’une contre l’autre, puis les lance au chien qui passe ; ensuite, s’asseyant, il pétrit du « kisiak » trop frais et s’en barbouille. Le fils du voisin joue avec une faucille et s’efforce de couper un os. Il aperçoit son père revenant à cheval, il court à sa rencontre, et lui, pose son fils sur le cou du bel étalon, et l’enfant, les mains à la crinière, reçoit sa première leçon d’équitation.
Personne ne les réprimande ; ils vivent avec les animaux, comme les animaux ; on les soigne jusqu’à ce qu’ils aillent sans aide sur leurs jambes ; s’ils sont chétifs, le climat les tue ; s’ils poussent, ils poussent vigoureux. Ils prennent la morale des parents, gens simples, amoureux des récits, coureurs de steppes, manquant d’une notion exacte de la propriété dès qu’il s’agit d’objets appartenant à des tribus voisines. Ils sont paresseux comme les auteurs de leurs jours, travaillant le minimum nécessaire, maigrissant en hiver, s’engraissant en été tout comme leurs cavales, et, comme elles, se plaisant dans les hautes vallées aux prairies vertes ou dans la steppe herbeuse.
Curieux ainsi que tous les oisifs, ils sont à l’affût des moindres nouvelles, et dès qu’un événement de quelque importance s’est produit, ils chevauchent d’un aoul à l’autre, colportant les racontars, les commentant des heures entières. Ils ne manquent pas d’aller flâner aux bazars les plus proches, parfois dans le seul but de regarder, et au retour ils content par le menu l’excursion dans la ville, refuge des marchands sartes qui les trompent toujours.
L’année passe entremêlée de fêtes, à l’occasion d’un mariage, d’une mort, d’une circoncision. De temps à autre, il s’élève une contestation entre deux tribus à propos d’un pâturage ou d’un puits, et si les anciens ne parviennent à régler le différend grâce à l’entremise des bis[28], des horions sont échangés, et parfois il y a mort d’homme. Les parties composent alors, et les meurtriers payent aux parents de la victime une indemnité en chameaux, en moutons, comme prix du sang versé. Mais la réconciliation n’est pas toujours complète ; il reste dans le cœur des offensés un levain de haine, qui devient dans l’occasion un ferment de discordes.
[28] Juges.
Le froid survient, et le nomade gagne le campement d’hiver, où il sommeille constamment, ainsi qu’un rongeur ; puis l’été succède brusquement à l’hiver, et il retourne au campement d’été planter sa yourte à la même place où il revoit encore le cercle tracé par les keregas[29], et il pose sa marmite sur les mêmes pierres qu’il reconnaît bien, la flamme les ayant calcinées. Les enfants succèdent à leurs parents qui leur ont légué des droits aux pâturages, des aptitudes à manger beaucoup et à dormir plus encore, et avec cela, des coutumes bien fixées qui font que leurs actions, — qu’il s’agisse de la construction d’une tente ou des soins du bétail, — sont souvent déterminées par une superstition ayant la force d’une loi, parce qu’elle a été consacrée par les siècles et transmise par une longue succession d’ancêtres.