[29] Treillis de bois.

Telle est, à peine esquissée, l’existence du Kirghiz.

Ajoutons qu’il fait preuve de goût dans le choix des couleurs qui lui servent pour ses tapis ou ses vêtements, qu’il a l’oreille délicate et le sens de la musique tel que nous l’apprécions. Les improvisateurs non plus ne sont pas rares parmi les gens de cette race, ni les bons joueurs de tchertmek, et les ténors foisonnent. Plusieurs musiciens de talent font partie de l’aoul où nous nous reposons des fatigues inutiles de la veille et de la désagréable nuit passée au moulin des puces.

Les bêlements, les beuglements réitérés des troupeaux demandant qu’on les mène paître l’herbe tendre sur les hauteurs voisines, viennent de nous éveiller. Quelques notes tirées d’un tchertmek arrivent jusqu’à nos oreilles. L’instrument primitif doit être entre les mains d’un artiste, car les notes sont pures, et l’air qu’il chante à mi-voix nous paraît d’un sentiment exquis.

Nous faisons inviter le chanteur à nous donner un échantillon de son savoir-faire ; un jeune Kirghiz vient, son instrument à la main, mais il s’excuse, disant qu’il n’a que les premières notions de l’art. Mais son maître habite une tente peu éloignée, et il va lui communiquer notre désir. Le maître arrive, salue brièvement : « Amman, ami », s’assied brusquement, jambes croisées, et en même temps qu’il dégage de sa pelisse le bras gauche afin d’avoir une plus grande liberté de mouvements, il commence à jouer de sa seule main droite, très-habilement.

C’est un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, bien construit, portant son vêtement avec une élégance naturelle. Sa figure respire l’intelligence, ses gestes sont aisés, et il chante sans contorsion aucune, d’une voix pure, qu’il sait modérer ainsi qu’il convient sous une tente.

Il célèbre d’abord les Faranguis venus de loin qui l’invitent à boire le thé. Après avoir remercié ses hôtes, il chante la légende de celui qui créa les hommes dans le but de les astreindre au travail, et qui finalement fut changé en pierre. Puis, c’est l’éloge de la jeune femme fidèle qui refuse les présents qu’on lui offre et préfère l’homme qu’elle aime, aux richesses, à une belle yourte de feutre blanc, à une selle brodée ornée de pierres précieuses, à des chevaux plus rapides que le vent, à des coffres ornés de beaux dessins, à un troupeau innombrable.

L’artiste raconte aussi les derniers événements, l’arrivée des Russes, la fuite du khan de Ferghanah, la conquête de Tachkent, puis de Samarcande. Tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres. Longtemps il chante sans que personne se lasse de l’entendre. Nous lui faisons un petit cadeau ; il remercie simplement et se retire en grattant sa guitare à trois cordes.

VI
DU TCHOTKAL A BOKHARA.

Départ pour le Ferghanah. — Une aiguille. — A la recherche d’une marmite et d’un guide. — A la recherche d’un chemin. — L’Ablatoum. — Une grotte. — Traversée rapide du Ferghanah. — Musique kachgarienne. — Départ pour le Bokhara. — La légende d’Oura-Tepe. — Divination. — Les Mennonites. — Maladie de M. Tinelli.