Il revient avec le précieux ustensile. Nous nous mettons en marche.

Avant de passer le Tchotkal à gué, ceux qui nous ont accompagnés depuis le matin retournent sur leurs pas. L’aksakal n’a pas vu les siens depuis longtemps, et son camarade n’ose se risquer plus loin, car s’il n’a rien à craindre tant qu’il voyagera avec nous, quand il reviendra seul, les karak[30] lui prendront son cheval, et il y en a beaucoup près de la tête du Tchotkal.

[30] Brigands.

Le passage à gué n’offre pas trop de difficultés ; le niveau est bas, le lit de la rivière étant très-ample. Encore quelques champs cultivés sur la rive gauche, puis la steppe au pied des montagnes. On attend les bagages, qui seront transportés plus lentement, parce qu’il faut décharger les ânes.

Rachmed arrive et annonce que le Kirghiz qui portait la farine sur son cheval n’a pas voulu passer la rivière par crainte des voleurs. Il lui a dit que dans une des gorges d’en face un aoul est abrité, qu’on a chance d’y trouver un cheval de bât. Passé cet endroit, la région est inhabitée durant trois bonnes journées de marche.

Il faut à tout prix un cheval, sans lequel nous n’avancerons pas assez rapidement ; d’un autre côté, le djiguite de Karakoroum n’est pas sûr de la direction à suivre ; les sentiers ne sont pas tracés ; la neige vient de fondre, et un guide mieux renseigné sera très-utile.

Me voilà parti avec Rachmed à la chasse d’un homme et d’un cheval. Le fidèle serviteur insinue qu’il serait bien de posséder aussi une bonne marmite, qui remplacerait avantageusement la nôtre, dont la fêlure s’étend très-bas ; le moindre choc peut produire une rupture complète, et alors comment faire cuire le palao ? On tâchera de se procurer la marmite, c’est entendu.

Nous voilà regardant avec persistance vers la montagne dans l’espoir d’apercevoir la calotte d’une yourte. Rachmed, qui va devant, plus à droite, me fait signe.

« Deux hommes », dit-il.

J’accours, et en effet, à l’entrée d’une gorge, deux nomades chargent du foin sur un cheval. Nous fondons au galop sur ces braves gens et leur offrons une récompense honnête en échange d’un cheval de louage et d’un guide qui indiquerait une passe conduisant dans le Ferghanah. Ils refusent. Nous insistons. Ils s’obstinent, veulent retourner à leur aoul. Or c’est le dernier de la vallée, que faire ?… Prendre l’homme et le cheval de force. On jette bas l’herbe entassée sur la bête, on menace l’homme du revolver, on l’oblige à se mettre en selle, et on l’emmène au bivouac. Son camarade est invité à lui querir sa pelisse et à la lui apporter.