Une fois au milieu de notre petite troupe, le récalcitrant lie conversation avec d’autres Karakirghiz qui lui content que la vie est agréable avec les Faranguis. On lui offre le thé, y joignant un petit morceau de sucre, on lui montre le sac de riz, la provision de iahni, et on lui explique que s’il veut manger du palao ce soir même, il lui suffit d’apporter une marmite qui n’ait pas une brèche comme celle-ci.

En sirotant son thé, il finit par tomber d’accord sur toutes choses, et nous promet de revenir dans une heure avec ce que nous lui demandons. Il nous accompagnera aussi loin qu’il nous plaira.

Je demande à un de ses congénères si l’on peut se fier à sa parole, s’il ne serait pas prudent de l’accompagner. La réponse est qu’un Karakirghiz tient sa parole, surtout « quand il a l’espoir de remplir son « sac » pendant plusieurs jours, et qu’il ne manque jamais pareille occasion ».

S’adresser à l’estomac de bien des êtres est encore la meilleure manière de les prendre par les sentiments.

Le lendemain, par une steppe unie, nous arrivons sur les bords de l’Ablatoum, un affluent du Tchotkal qui descend du sud. Dissimulée entre les hautes berges de la rivière, notre troupe se repose sur l’herbe, à l’ombre des genévriers. Soudain, un cavalier apparaît au-dessus de nos têtes, puis deux, trois, puis toute une file qui s’arrête. Les silhouettes immobiles, se profilant sur le fond du ciel, par un soleil de midi, font un tableau oriental. Des deux côtés on s’observe avec défiance.

Après s’être consultés, les nouveaux venus décident de rester sur le haut, puis vont à tour de rôle abreuver les chevaux en amont de notre bivouac. Un de nos hommes engage conversation. Ce sont des marchands de chevaux allant trafiquer à Namangane. Ils sont arrivés d’Aaoulie-ata, par une passe visible au nord, à quelques verstes du nœud de montagnes situé au nord-est où le Tchotkal prend naissance. La plupart de ces maquignons sont Tadjiks ; quelques-uns des palefreniers sont Kirghiz.

Djoura-Bey, qui est parfois un farceur, juge à propos de mettre le feu à un vieux genévrier, de façon que la fumée chassée par le vent enveloppe ceux qui bivouaquent plus haut et les gêne. Je fais à l’ânier des reproches qui paraissent le toucher fort peu ; il est trop Asiatique pour comprendre en quoi molester des étrangers peut être répréhensible. Il n’a point mangé à leur table ; il compte sur notre protection ; pour quel motif se gênerait-il ?

Ces marchands qui suivent la même route que nous-mêmes prennent les devants. A notre tour, nous remontons le cours de l’Ablatoum. Au moment de le quitter et de suivre un dos d’âne qui va droit sur le sud, notre guide nous montre à droite, en bas, la caravane des maquignons s’enfonçant dans un défilé. Il paraît qu’ils se sont fourvoyés. Le guide les hèle ; les derniers de la file tournent la tête, s’arrêtent ; mais ne comprenant rien aux cris ni aux gestes de bras de celui qui les appelle, ils s’éloignent.

Un de nos hommes galope derrière eux qui les ramènera. Notre guide est devant nous ; je le vois qui descend de cheval ; que cherche-t-il à droite, à gauche, en s’accrochant aux pointes des rochers ? C’est que nous sommes au bord d’un ravin haut de plus de trois cents mètres, que pas un sentier n’est visible, et qu’à moins de trouver une faille dans ces rochers, on retournera sur ses pas.

Nous nous tirerons d’embarras, grâce à l’eau qui trace partout des routes. Elle s’est écoulée par une lézarde de la solide muraille, a charrié des pierres, de la terre qui est accumulée dans les creux, y a semé des graines, et des broussailles ont poussé en touffes qui seront autant d’obstacles utiles à la descente. On met pied à terre, on prend sa bête par la bride, puis, l’un après l’autre, et à distance, on se laisse glisser, la jambe tendue, le corps en arrière, jusqu’à une racine ou un caillou. Le cheval suit presque assis sur son arrière-train, glissant des quatre pieds, la tête près du dos de son maître. C’est un tour de force que seuls les chevaux de montagne sont capables d’exécuter facilement. Une sorte d’escalier est vite indiqué ; chaque saillie devient un degré, et deux Kirghiz fermant la marche croient pouvoir se hasarder à rester en selle.