On aboutit à une terrasse dominant l’Ablatoum, qui se déroule à travers un bois de pins s’élançant droits et gigantesques. A voir d’ici le chemin que nous avons descendu, il semble que nous aurions dû rouler vingt fois. Que de choses semblent impossibles avant de les entreprendre !
On se croirait tombé au fond d’un puits dont les montagnes environnantes figurent la margelle colossale, horizontale à l’ouest et ailleurs inégale. La caravane a continué sa marche. Bientôt nos compagnons apparaissent par-dessus les pins ; ils gravissent un sentier escarpé et sinueux, à chaque instant faisant halte, et leur file, tassée à la descente, s’allonge maintenant avec des espaces entre les cavaliers, qui diminuent et augmentent selon que dure l’essoufflement des chevaux.
Nos feux sont allumés ; on entend de moins en moins les cris des caravaniers qui ont disparu. Enfin tout est tranquille. Plus de voix troublant la solitude, sauf la basse grondante de l’Ablatoum à nos pieds. Le soleil descend rapidement, et en même temps le mercure dans le thermomètre, qui marque à sept heures deux degrés et demi.
Puis la lune paraît à son tour ; sa grosse face ronde de Mogol effleure la crête des monts, et l’on dirait qu’elle nous fait la nique par-dessus un mur formidable. Elle verse des flots de lumière blafarde sur ce paysage grandiose où nos feux paraissent des lucioles jaunâtres. Ces beautés de la nature nous sembleraient moins délectables, j’allais dire qu’elles nous laisseraient froids, si nous n’avions du bois à foison. Le vent souffle en effet avec fureur, mais de vieux pins morts gisent là, sous la main ; on les traîne dans le foyer, et le vent peut souffler, le thermomètre descendre, on aura chaud malgré tout.
Par une température basse, un feu petillant entretient généralement la bonne humeur, et Rachmed, qui craint des reproches, profite de la circonstance pour nous annoncer que malgré la provision considérable faite avant le départ, pas un clou ne reste pour ferrer les chevaux. Il y a bien encore quelques fers. Durant ces derniers jours, la consommation de clous avait été telle que nous ne ferrions plus que les pieds de devant, qui supportent surtout la fatigue dans la montagne. La situation serait très-fâcheuse si la route était longue encore ; mais le guide affirme qu’avant trois jours nous trouverons des aouls du Ferghanah et des bêtes de rechange en cas de besoin.
Il résulte d’un examen attentif que tel cheval pourra marcher sans butter durant un jour, tel autre durant deux. Au lieu d’aller à pied la moitié ou le tiers du chemin, comme d’habitude, on ira toute l’étape, grimpant sur la bête dans des recoins où l’on trouvera une prairie ou la nappe souple de la steppe.
Pendant toute la journée du 2 septembre, c’est du vent, de la pluie, de la grêle, des chemins pierreux, glissants, avec des montées le long de l’Ablatoum qui dessine des zigzags entre le sud et l’est. Un désert de pierre ; une passe allant sur le sud ; en haut de cette passe, une mitraille de grêle ; ensuite une recrudescence de pluie, puis des chèvres sauvages qu’on aperçoit bondissant à la file, et comme conclusion d’une marche forcée, pour abri, l’auvent d’une roche qui surplombe. A côté, cinq ou six jeunes pâtres, leur chef ayant une vingtaine d’années, sont installés dans une caverne de trois mètres de profondeur, c’est-à-dire beaucoup mieux que nous.
La pluie coule à flots et sans interruption. Tant que dure le jour, nous restons accroupis sous notre feutre tendu, veillant surtout à ce que nos collections ne soient point mouillées.
A la tombée de la nuit, les pâtres, sonnant de la trompe, appellent leurs troupeaux ; moutons et chèvres descendent de tous côtés : c’est un fourmillement de bêtes dans la vallée. Ce spectacle est intéressant, mais Rachmed s’en préoccupe fort peu, et il revient à la charge, insistant pour qu’on prenne la place des pâtres, car « nous sommes plus nombreux, dit-il, et puis nous sommes des gens comme il faut ; du reste, je viens de ranger leurs effets dans un coin, et nous pourrons nous installer tous dans la grotte ».
La perspective d’être complétement trempés — nous le sommes déjà à moitié — suffit à faire disparaître nos scrupules ; et c’est sans le moindre remords de conscience que nous expulsons les propriétaires de la caverne, réservant le meilleur coin à notre usage. Il nous semble tout simple d’user du « droit » du plus fort. Ajoutons, ce sera notre excuse, que les expulsés ne s’en formalisent aucunement, et qu’ils trouvent tout naturel de se soumettre sans un signe de mécontentement, puisqu’ils sont les plus faibles. Il est à croire qu’à l’époque où les hommes habitaient les cavernes, des faits analogues se produisaient, avec cette différence toutefois que les plus forts hésitaient moins à prendre et les plus faibles moins à fuir.