Si nous leur prenons leur gîte, nous ne leur prendrons point leur souper, un quartier de mouton que l’un d’eux a trouvé mort dans les rochers. A l’odeur que la chair répand, on devine sans peine qu’elle n’est point fraîche.

Après le repas, on entretient un instant le feu à l’entrée de la caverne, puis l’obscurité se répand sur toutes choses. Les moutons de chaque troupeau sont serrés les uns contre les autres, et l’on devine çà et là une masse sombre à la surface du sol. Il y a autant de masses sombres que de troupeaux. Les chiens viennent rôder autour des pâtres qui leur jettent les entrailles du mouton, puis les os, et c’est entre les mâtins une bataille terrible qui n’émeut point leurs maîtres se disposant à dormir. L’aîné des pâtres prend la meilleure place, les autres se replient derrière lui ; ils se tassent sous leurs manteaux doublés de feutre, en échangeant quelques bourrades, chuchotent, puis dorment. Le feu est éteint ; on ne distingue plus rien, on entend parfois une pierre rouler, c’est un chien qui fait sa ronde. La pluie tombe avec un clapotement uniforme, tout à coup précipité par de brusques rafales.

Un ronflement de trompe nous éveille ; il fait jour ; le soleil est levé. Les pâtres se détirent ; l’aîné distribue la besogne et les morceaux de pain pour la journée. Ils partent, pieds nus, poussant des cris, lançant des pierres, sifflant les chiens, et chacun ayant rassemblé son troupeau le chasse lentement. Ils soufflent dans l’écorce roulée, et l’on croirait ouïr le beuglement sauvage d’un taureau gigantesque, à qui les brebis répondent par des bêlements confus et grêles.

Les Kirghiz qui nous accompagnaient avec leur marmite nous font leurs adieux et retournent chez eux. Ils s’en vont très-contents de quelques pièces de monnaie, d’un peu de thé et des morceaux de iahni qu’ils reçoivent avant de partir.

Nous descendons de notre pied à travers les pierres de la gentille vallée d’Ablatoum. Le ruisseau qui va vers le sud porte le même nom que l’autre coulant en sens inverse sur le versant nord. Ablatoum est à peu près le nom de Platon. Il est très-probable que les indigènes n’ont pas songé à lui en l’appliquant à ce cours d’eau. En passant, le guide nous montre le méguil où un saint de ce nom repose.

« C’était, dit-il, un savant mollah. »

Ayant campé chez des nomades kirghiz, dont le type a été modifié par des croisements avec des Tadjiques, nous arrivons le 3 septembre à l’issue des montagnes. Nous sommes au milieu d’un aoul dressé au bord d’étangs et des bras de l’Ablatoum qui se ramifie dans les basses terres, charriant la fraîcheur à travers les prés et les arbres. Tout ce campement est en fête. Le père d’un khan très-riche vient de mourir, et l’on a organisé plusieurs courses à la chèvre, une pour les enfants qui vient de prendre fin. Le vainqueur est un jeune Kirghiz très-laid, qui chevauche très-fier avec un chevreau en travers de la selle. On distribue les vivres aux invités. Ils sont agenouillés par dizaines autour de larges écuelles. Beaucoup attendent patiemment qu’on les serve, autour des marmites fumantes : les uns sont étendus, la main dans la bride du cheval ; les autres en selle, appuyés sur le cou de leurs coursiers, bavardent par passe-temps.

L’aîné des pâtres que nous avons rencontré plus haut est là ; il n’a point manqué une aussi belle occasion de manger beaucoup.

Après le froid, voici de nouveau la chaleur, puis les aryks[31] menant l’eau aux champs cultivés, et les couches épaisses de lœss, et les bandes de steppe desséchée ; enfin, une première araba[32], chargée d’hommes à barbe longue, en bottes, avec des pioches, indique que nous allons trouver des villages de sédentaires. Nous sommes bien dans la plaine du Ferghanah, fertilisée par les eaux abondantes du Syr-Darya et de ses affluents.

[31] Canaux d’irrigation.