[32] Voiture grossière en bois.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à rentrer aussi vite que possible à Tachkent, d’où nous gagnerons sans retard la France par le Bokhara, le Khiva, la Caspienne et le Caucase. Nous traverserons rapidement les différentes villes du Ferghanah. En deux jours, nous sommes à Namangane, où nous prenons quelque repos. Les Russes y ont placé une garnison dont les chefs nous reçoivent très-cordialement. Ils nous annoncent la guerre de Tunisie et nous expliquent les différentes opérations militaires qu’elle a entraînées. Dans ce coin reculé de la terre, les hommes de guerre du Czar sont au courant des moindres faits et gestes des armées d’Europe.
Malgré l’amabilité de la petite colonie russe, qui nous invite à prolonger notre séjour, nous partons pour Andidjane.
En allant à Andidjane, notre guide se perd dans les rizières, et nous faisons près de cent kilomètres du lever du soleil à une heure du matin. Nos chevaux tiennent bon, et cependant ils ont subi récemment de grandes fatigues dans la montagne. Les chevaux kirghiz sont doués d’une résistance incroyable.
De même qu’à Namangane, il y a à Andidjane une ville russe récemment fondée à côté de la ville indigène. Elle n’est encore habitée que par les employés d’administration.
A Andidjane, nous croisons un certain nombre d’Hindous venus par la Kachgarie, d’où arrivent également quelques produits des colonies anglaises et du thé en briques qu’on introduit sous le couvert. Ce thé de contrebande, de qualité inférieure, est consommé par les indigènes pauvres.
Autrefois, des caravanes parties de Kachgarie apportaient régulièrement des porcelaines et des soies chinoises ; mais depuis que des bruits de guerre circulent à propos de la province de Kouldja, les marchands ne se risquent plus à franchir le Terek-Davane. Cette passe est, du reste, peu praticable dans la saison présente ; elle est très-pierreuse et ne convient pas aux chameaux chargés ; aussi la traverse-t-on de préférence en hiver, quand la neige a déroulé sur la rocaille son moelleux tapis de neige.
Andidjane est une ville populeuse et riche, arrosée par le Kara-Darya, un affluent du Syr. Ses maisons sont enfouies dans les bosquets. Tout le pays environnant est bien cultivé. Chez le chef de ce district, nous avons l’occasion d’entendre un concert kachgarien. Un des artistes gratte avec un cure-dent une sorte d’immense cithare ; un deuxième racle l’unique corde d’un très-long violon. Les officiers russes présents et nous-mêmes ne prêtons d’abord pas attention à la manœuvre des musiciens, car notre oreille ne perçoit pas la moindre mélodie. Sans doute, pensons-nous, ces gens accordent les instruments. Au bout d’un quart d’heure, nous les faisons interroger, trouvant qu’ils tardent bien à « jouer le grand morceau ». Ils répondent qu’ils l’exécutent depuis un instant. Tous nous nous regardons avec un certain étonnement, puis écoutons curieusement. Nul n’y a rien compris, et pourtant nous avions affaire aux Sivoris de la Kachgarie. Il va sans dire qu’un Kachgarien ne comprendrait pas mieux notre musique.
D’Andidjane, nous expédions une partie de nos bagages à Tachkent et le reste avec nos chevaux à Samarcande. Grâce à la poste russe, nous arrivons assez promptement à Assake d’abord, puis à Marghilan, renommée pour ses fruits, ses merveilleuses pêches et ses étoffes de poil de chameau, puis à Kokand la charmante.
Quant à ses habitants, ils ne sont pas charmants. Nulle part nous n’avons vu les goîtreux en nombre aussi considérable. A chaque pas nous rencontrons des gens atteints de cette infirmité. Au bazar, le nombre nous en semble moins grand, surtout parmi ceux qui travaillent le cuivre et le fer, et parmi les marchands de bijoux. Sans doute ils ne sont point originaires de la ville. Kokand, ancienne capitale du même nom, est une ville moderne. Elle date du siècle dernier. Son bazar est le plus vaste et le mieux construit de toute l’Asie centrale, avec des rues relativement larges ; longtemps il fut le plus animé, mais il semble maintenant l’être moins que celui de Tachkent, devenu la capitale de toutes les possessions russes. Le palais de Koudaïa-Khan, le dernier prince du pays dont les malheurs nous furent chantés au son du dombourak, est vaste, avec un portail de bel aspect ; les constructions de style persan sont inhabitées en partie. Les soldats, les employés occupent quelques bâtiments malheureusement restaurés dans le style russe. C’est le fait de tous les conquérants qui, n’ayant pas les mêmes besoins que les vaincus, croient faire mieux en adaptant les édifices à leur propre usage. La civilisation y gagne parfois, l’histoire de l’art y perd souvent des documents intéressants.