De Kokand nous gagnons Khodjend, bâtie sur les bords du Syr-Darya, à qui elle donna autrefois son nom. Les Arabes appellent en effet le Syr, Nahar-Khodjend, c’est-à-dire rivière de Khodjend. Cette ville commande l’entrée du Ferghanah, et elle est très-antique ; peut-être existait-elle du temps d’Alexandre. Elle a partagé le sort de Tachkent, étant sur le chemin stratégique qui mène à cette ville, qu’on vienne de l’ouest le long des montagnes, ou bien de l’est par la route que nous venons de prendre. L’histoire mentionne qu’elle fut prise en 719 par les Arabes. Chacun connaît l’héroïque défense de cette ville contre les Mogols de Tchinguiz-Khan. Depuis, ses habitants ont toujours résisté avec plus ou moins d’énergie aux envahisseurs, dont les derniers furent les Russes.

Nous traversons le Syr sur un pont de bois construit par les soins des Russes, et, toujours dans la steppe jusqu’à la fertile vallée de l’Angrène, nous rentrons à Tachkent le 14 septembre.

Quelques personnes veulent nous dissuader de retourner en France par le Bokhara et le pays des Turcomans, sous prétexte que l’émir de Bokhara est très-malade, que sa mort est attendue chaque jour, que ses sujets sont déjà travaillés par les différents compétiteurs à sa succession, et que des Européens qui seraient dans le pays au moment du décès de ce prince courraient de grands dangers : car, en pareil cas, les différents partis fomentent des troubles et se livrent des combats sanglants. Quant aux bords de l’Amou, ils doivent être infestés de bandes de pillards. La prise de Geok-Tepe est récente, et beaucoup de Turcomans qui ont pris part à la campagne sont réduits à la misère et partant au pillage, car ils n’ont pas ensemencé leurs champs. Nous n’en voulons rien croire et ne modifions point notre itinéraire.

Le général Kalpakovski, qui remplace le général Kauffmann, nous donne des lettres de recommandation indispensables, et nos dernières collections expédiées vers la France, par la voie d’Orenbourg, nous partons pour Samarcande dans la nuit du 28 septembre, après avoir passé la soirée en compagnie des trois seuls Français que nous connaissions dans le Turkestan russe, et qui nous furent toujours de véritables amis.

VUE DE L’ABLATOUM NORD.
Dessin de M. Capus.

Nous allons dans le Bokhara accompagnés d’un artiste d’origine italienne. M. Tinelli, dont l’intention est de photographier les monuments les plus remarquables du pays, est un voyageur émérite qui a couru le monde et recueilli, chemin faisant, une des plus riches collections de photographies qui se puisse imaginer.

Nous traversons encore une fois Khodjent, puis tournons vers l’ouest, le long des montagnes, au bord de la steppe. La route postale suit à peu près le chemin que prit autrefois Alexandre, et après lui bien d’autres.

Nous nous arrêtons quelques heures à Oura-Tepe, petite ville étagée sur des collines et renommée pour ses fines lames damasquinées, ses draps de laine, ses chevaux élégants et vigoureux. Son nom prêtant à un jeu de mots, a donné lieu à une légende. La voici :

« Au temps jadis, il y a très très-longtemps, lorsque les Chinois envahirent le pays, ils mirent le siége devant la ville, qui se défendit vigoureusement. Mais les assiégeants usèrent de machines ingénieuses, et la capitulation était imminente. C’est alors que les assiégés eurent recours à un de leurs compatriotes nommé Oura, personnage très-révéré, ayant la réputation d’un saint. Celui-ci tira ses concitoyens d’embarras. Une nuit, il prit son tepe (calotte), le posa sur la ville, ainsi qu’on pose un globe de verre sur un melon, et le matin, les Chinois ne virent plus rien. Ils en furent stupéfaits, levèrent le siége et s’en retournèrent comme ils étaient venus. Depuis, les habitants appelèrent la ville Oura-Tepe, c’est-à-dire calotte d’Oura, en mémoire du signalé service que leur avait rendu saint Oura. »