D’Oura-Tepe, nous atteignons Djizak, puis, par la porte de Tamerlan, Samarcande.
Nous faisons les préparatifs indispensables, engageons comme djiguite un certain Radjab-Ali qui est déjà allé à Khiva ; nous serrons une dernière fois la main au général Ivanoff et à l’excellent général Karolkoff, à qui nous devons tant, et nous voilà cette fois définitivement partis pour la France.
Des voitures louées à Samarcande transporteront jusqu’à Bokhara nos ballots et notre petite ménagerie composée de deux gazelles, de deux chiens, d’un blaireau, d’un lagopède de grande taille, connu dans le pays sous le nom de perdrix-empereur (pacha-kaklik). Tous ces animaux et oiseaux sont d’espèces nouvelles. Nous pensions emmener un grand aigle de près de quatre mètres d’envergure, mais il mourut, heureusement pour lui, et échappa aux ennuis d’un long voyage et de la captivité.
A la frontière des possessions russes, nous voyons au pied d’un coteau environ deux cents chariots alignés en carré ; ils sont couverts de bâches et semblables à ceux qui suivaient les colonnes allemandes pendant la guerre de 1870.
Le vent lance des tourbillons de poussière sur le campement silencieux et triste. C’est l’heure du repas, et des femmes vêtues à la mode du temps passé cuisinent sur de petits poêles de fonte entre les timons ; des hommes pansent les chevaux ; des jeunes filles tricotent ; de jeunes garçons aux cheveux d’un blond filasse, coiffés de casquettes, chaussés de sabots, en gilets trop courts que dépassent des bretelles de drap trop longues, viennent sans hâte nous voir passer ; ils nous regardent timidement d’un gros œil clair. Il n’y a pas à en douter, voilà des Allemands. Nous les saluons d’un « guten tag », auquel ils répondent « gott segnet euch ».
Ces gens sont des mennonites, une secte de la secte des anabaptistes qui, persécutés en Allemagne, vinrent se réfugier en Russie, où des terres leur furent allouées sur les bords du Don, je crois. Cultivant le sol, pratiquant l’élevage des chevaux et du bétail, ils s’enrichirent rapidement, grâce à leur sobriété et à leur économie. Longtemps ils vécurent en paix, mais dernièrement on parla de les astreindre au service militaire, et ils émigrèrent en Amérique. Car ils ont la croyance que la guerre est une impiété, l’usage des armes un crime, et à aucun prix ils ne verseraient le sang de leurs semblables. En Amérique, ils ne firent point de brillantes affaires, et quand ils virent diminuer leurs ressources, ils décidèrent de retourner en Russie, où de nouveau on les invita à se soumettre aux lois de leur pays. C’est alors qu’ils partirent pour l’Asie centrale. Et maintenant ceux-ci attendent le retour de leurs chefs, qu’ils ont envoyés à l’émir du Bokhara afin de lui demander des terres.
L’administration du Turkestan russe avait conseillé à ces mennonites de rentrer dans la société d’où ils sont sortis volontairement, mais ils ont répondu avec douceur et obstination : « Nous sommes sans défense et nous voulons vivre notre croyance, nous partirons », et ils vont ailleurs vivre leur croyance.
De Katti-Kourgane, la dernière ville du Turkestan russe, nous arrivons sans encombre à Bokhara par Ziaeddin et Kermineh.
Notons toutefois qu’à Kermineh le beg se montre fort peu aimable à notre égard, et qu’il nous empêche de visiter le bazar ; c’est également à Kermineh que Djoura-Bey, qui s’est chargé spécialement de nos animaux, laisse échapper le blaireau.
Notre serviteur, vertement réprimandé, ne sait où donner de la tête et va consulter un bohémien qui sait lire sur les os qu’on n’a point touchés des dents. Djoura-Bey paye quelques pièces de menue monnaie, et le devin prenant une omoplate de mouton raclée au couteau la jette dans le feu, et lorsqu’elle est calcinée, il l’examine et conclut que l’animal ne se retrouvera pas.