C’est l’avant-garde des barkanes[33] qui jetteront bientôt la désolation dans l’oasis du Bokhara et peut-être l’anéantiront.

[33] Nom donné en Asie centrale aux montagnes de sable chassées par le vent.

Mon compagnon de route, actuellement au service de l’Émir, descend d’une famille de Samarcande.

« Mes ancêtres, dit-il, sont des Turcs partis de Roum, à la suite du grand Timour, revenant de l’Ouest où il avait conquis beaucoup de pays. De père en fils nous avons servi les maîtres du Bokhara. Notre famille a compté beaucoup de savants mollahs.

— N’es-tu pas toi-même un savant ? As-tu lu dans les livres ?

— Ha ! ha !

— Que sais-tu du Zérafchane que nous apercevons là-bas ? Ne versait-il pas autrefois ses eaux dans l’Amou ?

— Oui, mais il y a longtemps, longtemps. Avant Timour, le Zérafchane, passant près de Djizak, se joignait au Syr-Darya ; or en ce temps les Kirghiz étaient maîtres de Tachkent ; ils descendaient la rivière en barque, pénétraient dans le pays de Bokhara, et le pillaient chaque fois. Cet état de choses eût pu durer longtemps, si un émir n’avait résolu d’en finir et d’enlever aux ennemis le moyen de pénétrer facilement au cœur de ses États. Donc il donna l’ordre d’assembler un grand nombre de travailleurs, et avant la crue des eaux, il parvint à détourner le cours du Zérafchane, qui cessa d’affluer au Syr, fut dirigé vers l’Amou et se perdit depuis lors dans le lac Dingiz, à gauche et plus loin que Kara-Koul.

— As-tu vu le lac Dingiz ?

— J’y suis allé plusieurs fois ; il n’est pas grand, les sables l’environnent, son eau est mauvaise, puante, salée. C’est en hiver qu’il a son niveau le plus élevé, grâce à l’apport du Zérafchane, qui ne l’atteint pas le reste de l’année, quand les irrigations des terres cultivées en amont l’épuisent. Au reste, les Russes lui prennent une quantité d’eau de plus en plus considérable, au point qu’on ne sème plus de riz à Kara-Koul.