— Au lieu de riz, que sème-t-on ?
— Du coton, qui demande moins d’humidité, et nous achetons le riz dans la province de Samarcande et du Hissar. Tiens, voici le commencement du pays des Turcomans. »
Et en effet, le terrain a repris insensiblement la physionomie des environs de Kilif et de Patta-Kissar. C’est la même surface vaste, semée de saklis aux murs très-élevés, les mêmes ariks profonds, encaissés dans des remblais considérables où poussent quelques djiddas ; les mêmes chiens à poil rude, qui aboient furieusement en trépignant sur les toits.
Plus loin que le village de Yakkatout, derrière le Zérafchane, la masse des sables mouvants apparaît dans le lointain.
A quelques verstes de Kara-Koul, la lune se lève, reflétée par le Zérafchane qui roule à nos pieds un volume d’eau insignifiant dans un lit beaucoup trop large.
Rachmed, ne pouvant croire à tant de maigreur, questionne le mirza :
« Est-ce vraiment le Zérafchane ?
— Par Allah, répond l’autre, c’est le Zérafchane ! »
Rachmed éprouve un sentiment de pitié à la vue de cette rivière bien-aimée dont le bruit tumultueux l’assoupissait chaque soir à Ourmitane, son pays natal ; enfant, il a couru sur les galets du Zérafchane ; homme, il y a baigné maintes fois les chevaux ; que de fois ne s’est-il désaltéré de son eau fraîche ! Il descend de cheval, et d’un ton mi-tragique, mi-comique, portant la main à sa barbe :
« Que Dieu te garde, mon Zérafchane ! Comment te portes-tu ? Tu as bien mauvaise mine. Pourquoi es-tu si calme ? Toi qui grondais si fort à Ourmitane et à Pendjekent, pour quelle raison es-tu maintenant silencieux ? Tu courais naguère aussi vite qu’un bon cheval, et voilà que tu te traînes péniblement. Es-tu fatigué de la longueur du chemin ? Tu t’endors, tu vas mourir. Va, mon sort sera le tien. Avant de partir en compagnie des Faranguis, comme toi je me suis amusé beaucoup à Samarcande.