« J’ai raconté à tous mes amis que je partais pour l’Occident, que je verrais beaucoup de choses nouvelles, et j’étais content, joyeux, j’allais visiter les vendeurs de thé, heureux d’avoir beaucoup de chemin à chevaucher. Je me fatiguerai comme toi, et à moitié mort, je m’endormirai comme toi loin des montagnes d’où nous sommes sortis avec fracas. Demain je boirai tes eaux pour la dernière fois. Salamaleikon, mon Zérafchane ; salamaleikon, mon Zérafchane. »

Et là-dessus, Rachmed monte à cheval, marmotte je ne sais quoi, et poursuit sa route, silencieux, la tête pendante.

Avant Kara-Koul, que nous indiquent des aboiements de chiens, un premier pont est jeté sur un bras du Zérafchane, qui est à sec, ayant gardé dans les creux des flaques d’eau miroitantes. A travers les maisons, on arrive à un second bras de la rivière au lit plus étroit, mais à peu près rempli par les eaux.

Le beg de Kara-Koul nous reçoit très-gentiment dans sa forteresse, où il nous offre l’hospitalité et d’épaisses couvertures ouatées. Il fait froid, et les couvertures sont une surprise agréable.

Rachmed retrouve une connaissance en la personne de notre hôte, qui commanda jadis à Ourmitane avant l’arrivée des Russes. C’est un Ousbeg à la belle figure décidée, qui passe pour un très-adroit chasseur. Il examine nos armes en connaisseur.

Cette ville, ou plutôt ce village de quelques milliers d’habitants, possède un bazar sans importance. On y vend les menus objets d’un usage journalier, et sur une plus grande échelle, le sel apporté des environs d’Ildjik. Les acheteurs sont les Turcomans des environs.

En raisonnant à l’européenne, c’est-à-dire mal, puisque nous sommes en Asie, nous avons cru devoir attendre jusqu’à Kara-Koul, afin de faire l’acquisition de ces peaux de mouton renommées pour la finesse de leur laine, qui s’appellent du reste kara-koul. A la vérité, nous avions supposé que le stock de peaux serait peu considérable, les consommateurs y étant peu nombreux ; mais jamais l’idée ne nous était venue qu’il n’y en aurait pas une seule.

Eh bien, nous quittons Kara-Koul sans avoir pu nous procurer une seule peau de mouton, parce que le commerce se fait au jour le jour et que les propriétaires de troupeaux sont tous absents ; ils reviennent des montagnes où ils ont passé l’été.

Après avoir abreuvé une dernière fois nos chevaux dans le Zérafchane, lui avoir fait nos adieux comme Rachmed, nous nous dirigeons vers Tchardjoui, forteresse bâtie sur la rive gauche de l’Amou. Un fils de l’Émir y réside au milieu de soldats ; c’est par son intermédiaire que nous trouverons la barque sur laquelle nous descendrons le fleuve.

A seize kilomètres environ de Kara-Koul, à Khodja-Daoulat, dont les puits contiennent une mauvaise eau sale, finissent les terres cultivées, et les sables commencent. Ils se sont déjà glissés dans la lande, rampant entre les arbres et faisant des tas à chaque broussaille qui gêne leur marche. Plus loin les amas sont plus considérables, puis ce sont des monticules isolés, et puis les vagues de la grande mer de sable.