Le soleil se couche à notre droite, derrière les saklis à moitié engloutis, d’où le fléau a chassé les hommes. L’impalpable poussière se mouvant ainsi qu’un liquide, au moindre contact, a roulé jusqu’au pied des murs, non pas en vague qui déferle brutalement, mais sans violence, comme une marée imperceptible montant goutte par goutte. Le sable s’est entassé contre la digue que la maison lui opposait, il a trouvé une fente, l’a élargie, et, un grain chassant l’autre, s’est déversé dans la cour. Alors les hommes imprévoyants ont touché le danger du doigt, et le jugeant inévitable, ils se sont courbés sous la main d’Allah. Ils ont chargé les effets, les meubles sur les arbas et les chameaux, coupé à la hâte par le milieu les arbres dont l’ombre leur fut bienfaisante ; puis ayant prié une dernière fois sur les tombes des ancêtres, ils sont partis, et la nature indifférente a poursuivi son travail.
Toujours limant, toujours limant, le grain minuscule a creusé les fissures en larges brèches, il a comblé le bassin aux ablutions, les chambres, et tourbillonnant sans cesse, avec l’aide de la pluie et des tempêtes, lui, poussière, il a réduit en poussière l’œuvre de l’homme, quia pulvis est, et in pulverem…
Fiché sur des tombes maintenant invisibles, un toug courbé où flottent des guenilles figurant la crinière, marque la place du village. La hampe est pourrie ; un jour l’ouragan la cassera, ou bien un aigle s’y posant après une longue course, et il ne surgira plus rien qui rappelle le séjour des hommes. On verra seulement les molles ondulations du linceul des sables déroulé à perte de vue.
Voici dans une cour des moitiés de troncs tailladés de coups de hache : les caravaniers de passage sont heureux de trouver ces épaves qui leur fournissent de quoi préparer le thé, à l’heure où les chameaux fatigués se reposent sur leurs genoux calleux.
Nous traversons les barkanes au clair de la lune ; les cavaliers vont à la file sur l’étroit sentier zigzaguant au bord de trous profonds de vingt à trente pieds ; car le sable en marche en creuse un pour combler l’autre. Puis le sabot des chevaux résonne sur la surface sèche de la steppe saupoudrée de sel. Le froid nous oblige à mettre pied à terre, à marcher jusqu’au caravansérail de Farab. Les environs sont cultivés ; des ariks profonds conduisent l’eau de l’Amou quand il déborde de mai à juillet.
En allant au bac, vis-à-vis de Tchardjoui, un vieil habitant de Farab me dit qu’en général, une fois par mois, il vient de Merv à Tchardjoui des caravanes composées de Turcomans et de Persans. Ils apportent du blé et du sésame d’excellente qualité, et achètent pour le retour surtout des étoffes de coton.
Aux abords du fleuve, plusieurs chameaux chargés se dirigent vers le bac. Deux hommes sont installés chacun dans un panier faisant contre-poids à un ballot de marchandises. Il est facile de reconnaître des Juifs à leur type bien caractéristique ; ils portent la main au bonnet, nous saluent poliment d’un « zdrastié », croyant rencontrer des Russes. Ils viennent du Turkestan et vont trafiquer à Tchardjoui, où des marchandises leur seront sans doute apportées par leurs frères de Merv. Il est très-possible qu’ils fassent de la contrebande, car nous savons de bonne source que des commerçants indigènes du Turkestan russe, voulant éviter de payer l’impôt aux douanes du Tzar, achètent des marchandises en Angleterre ou aux Indes, les font passer par la mer Rouge, le golfe Persique, et, au moyen de caravanes par Merv et le Bokhara, parviennent à les introduire en fraude.
Près du fleuve sont des tas considérables de roseaux longs de trois à cinq mètres, tels qu’on les emploie pour la confection des toits et des nattes. On les a flottés à la dérive depuis Kabadiane, ils seront vendus sur le bazar de Bokhara.
Les eaux sont basses, des îlots de sable émergent comme des carapaces, et l’Amou qui serpente a l’aspect d’un bras de mer. Par un beau soleil, des caravanes attendent leur tour de passer. Que n’avons-nous le pinceau de Guillaumet !
Le touradjane, prévenu de notre arrivée, a envoyé quelques-uns des siens à notre rencontre ; nous sommes reçus sur la rive, avec force politesses, par deux ou trois cafards vêtus de khalats aux couleurs éblouissantes. Avec des obséquiosités, ils insistent pour que nous nous reposions quelques minutes sous une tente dressée en notre honneur sur le sable de la berge. Le jeune gouverneur de Tchardjoui nous souhaite la bienvenue ; il est, paraît-il, très-heureux de notre passage, etc.