Nous demandons si l’on a préparé la barque qui nous transportera plus loin, ainsi que la promesse nous en a été faite à Bokhara par le Kouch-Begui. Tout sera prêt demain ; on nous prie de gagner Tchardjoui, après que nos bagages auront été déchargés et placés sous la tente où ils demeureront jusqu’au moment de notre embarquement. Des hommes du Touradjane veilleront à ce qu’aucun objet ne soit dérobé. Nous partons ; à différentes reprises le chemin est barré par des ariks profonds, qui vont chercher l’eau du fleuve à dix kilomètres en amont ; ils sont actuellement à sec.
Voilà la ville aux maisons étagées sur les flancs d’un mamelon portant une forteresse au sommet ; des touffes vertes dépassent les toits, et Tchardjoui en paraît plus riant.
Un gros bonhomme nous réitère que le fils de l’Émir nous attend et désire vivement nous voir. Nous déjeunons à la hâte et grimpons chez lui par une rue fort étroite. Tout près de la porte de la forteresse sont les boutiques des marchands et des ouvriers en métaux, puis le quartier des Juifs, qui vivent aussi de commerce. A peine avons-nous mis le pied dans l’enceinte du palais, qu’une musique barbare éclate ; c’est une cacophonie inimaginable, produite par un orchestre composé de longues trompes, de tambours, de flûtes, de violons à une corde, de grosses caisses que de solides gaillards frappent à tour de bras et à peu près en cadence. On distingue pourtant une mélodie esquissée par le miaulement des violes et les notes aiguës des fifres. Tout ce bruit retentit à notre intention, il n’y a pas à en douter. Heureusement notre système nerveux n’est point débilité ; sans quoi, gare la catalepsie !
L’armée elle-même est rangée en bataille dans la cour quadrangulaire. Elle est composée d’Ousbegs et de Turkomans ; le costume est celui que nous avons déjà vu à Karchi : même bonnet noir gigantesque, même veste rouge se perdant dans un pantalon en cuir jaune d’une ampleur incroyable. Ils sont rangés sur quatre rangs, font un angle droit ; la musique est à gauche, devant le front des guerriers. Le général ou le colonel, grand escogriffe à barbe brune, vêtu d’une magnifique tunique de velours serrée à la taille, d’un beau tchalver brodé, avec une toque ornée d’une fourrure de loutre, lève son sabre, et l’on nous présente les armes. Il vient nous serrer la main, nous invite à mettre pied à terre, et c’est lui qui nous confie à des huissiers graves et cérémonieux.
Partout des armes sont accrochées aux murs des longs corridors qui serpentent en montant jusqu’à une grande salle de réception, à plafond très-élevé, à fenêtres vastes. Elle est précédée d’une chambre où les serviteurs stationnent, et suivie d’une autre pièce où nombre de hauts personnages à barbe blanche sont debout derrière le touradjane et à distance. Nous échangeons quelques banalités avec le jeune homme qui paraît assez intelligent, lui réclamons son appui afin d’avoir une barque prête pour le lendemain, et lui ayant souhaité tous les bonheurs imaginables, nous nous retirons.
Sous le porche, nous retrouvons le général qui s’en vient prendre avec nous le thé offert par le prince. Il nous demande des cigarettes, avec fort peu de dignité pour un grand chef.
Le soir, le canon rappelle aux fidèles que demain est un jour de fête. Au fait, nous sommes dans une ville de guerre isolée sur la rive gauche de l’Amou, destinée à protéger contre les Turkomans les sujets bokhares répandus aux environs. Elle est située à la tête du chemin des caravanes allant de la Perse dans le Bokhara.
Quoique Tchardjoui paraisse être un séjour très-agréable, nous avons hâte de le quitter. Il importe de traverser l’Oustourt avant l’hiver, qui est la saison où le froid sévit et où les pillards rôdent. Or, nous sommes deux Européens ne pouvant compter que sur eux-mêmes, et le mieux est de tâcher d’éviter un danger auquel il est sûr que nous succomberions. Au reste, en venant dans ce pays, notre but n’a pas été de rompre des lances, mais de voir et d’observer. Partons donc le plus tôt possible. En dépit des promesses faites hier, on nous dit dans la matinée que la barque n’est pas prête ; nous insistons pour qu’on se hâte. Je manifeste l’intention d’aller moi-même rappeler au touradjane combien notre temps est précieux ; un Bokhare m’en dissuade, car « le prince est à la prière et n’est point visible, on célèbre aujourd’hui une grande solennité religieuse, le bazar est fermé, il faut attendre jusqu’à midi ». C’est un « holyday ».
Il paraît que le prince est un musulman dévot, qu’il exécute rigoureusement les prescriptions du Coran. On nous a même affirmé qu’il lisait dans les livres. Sa distraction favorite est de courir la chèvre avec les jeunes gens de son entourage.
Après la prière, un cavalier accourt au galop dire que les vaisseaux sont tout prêts… et que les bateliers attendent. La barque où bagages et chevaux sont chargés est longue d’une dizaine de mètres, large de trois environ, profonde de soixante-dix centimètres. Quatre bateliers rament à l’avant, deux à l’arrière gouvernent ; tous se servent de longs avirons, les maniant debout.