Allongés sur nos coffres, presque comme les énervés de Jumièges, nous descendons l’Amou aux rives plates, désertes, grises comme le ciel où le soleil pâlit dans la brume. Un vent froid souffle violemment du nord-est, jette l’embarcation vers la rive gauche et retarde notre marche.

Au coucher du soleil, les bateliers veulent faire halte ; nous les contraignons d’avancer au clair de la lune, notre intention étant d’atteindre Oustik ce jour même. On atterrit enfin, nous demandons qu’un des bateliers nous conduise à Oustik ; tous s’y refusent, prétendant n’en point connaître le chemin.

Là-dessus, menace de les empêcher d’aller sur la rive gauche où ils peuvent trouver des vivres et un abri, de les garder ici sans leur donner même un morceau de pain, et ils décident que l’un d’eux nous guidera. La garde des bagages est confiée à Rachmed, dont le batelier enfourche le cheval, et nous partons avec Radjab-Ali.

Longtemps on louvoie dans un véritable dédale à travers les sables, puis on trouve un sakli : on réveille le propriétaire, qui argumente à travers la porte avant de l’ouvrir ; la promesse d’une récompense le décide à nous accompagner. Le batelier rejoint alors ses camarades. L’ousbeg nous guide durant quelques kilomètres, va frapper à une maison isolée, comptant se débarrasser de la corvée aux dépens d’une connaissance. Car c’est une corvée à pareille heure. La connaissance fait la sourde oreille, et le pauvre diable est contraint de continuer cette promenade désagréable.

La région n’est point gaie. Pas d’arbres, une plaine nue, des sables ; de temps à autre une maison se dressant semblable à un tombeau avec ses hauts murs sans fenêtres ; nul autre signe de vie que les aboiements des chiens ; le vent hurle, le sable voltige, et la lune glisse toujours, disparaissant derrière un nuage, reparaissant au sommet d’un monticule. Elle rase l’horizon, au moment où surgit la motte de lœss supportant la forteresse d’Oustik.

On tourne, on grimpe le sentier encaissé qui mène à l’unique porte d’entrée. On frappe sur les madriers mal joints à coups de manche de fouet, on appelle le maître de céans ; un serviteur arrive en traînant ses babouches ; des explications sont échangées. Tout comme ce Valois, à qui les historiens font prononcer ces paroles : « Ouvre, c’est la fortune de la France », nous pourrions dire moins héroïquement : « Ouvrez à des Français gelés et affamés. » L’homme a consulté son maître, il revient et soulève la poutre qui maintient les battants.

Nous entrons vite, et derrière nous le vent s’engouffre sous le portail. Le serviteur installe les hôtes dans la plus belle chambre du manoir, excusant son maître que la fièvre ronge, et qui ne peut quitter sa couche. A la lueur du falot, l’inventaire de la salle de réception est vite fait. Un mauvais tapis troué, à côté d’une natte de paille éraillée ; un bonnet à poil accroché à une cheville ; un fusil à mèche à chaque coin, et partout de la vermine qui sautille. Ce n’est pas luxueux du tout. Peu importe, on est à l’abri, on fera du feu et l’on se réchauffera.

Radjab-Ali, qui n’a mangé comme nous que du pain depuis neuf heures du matin (il est deux heures de la nuit), insinue doucereusement :

« On va manger sans doute un peu, je vais demander au serviteur ce qu’il peut nous offrir. »

Celui-ci répond que son maître est pauvre ; qu’il est, comme les autres habitants d’Oustik, condamné à vivre dans ce pays perdu ; qu’il possède pour tout bien une vache, un âne, une femme et des enfants en bas âge. Il nous apportera le peu de lait qui reste et des galettes de pain. Le pain est mauvais, le lait à peine potable.