« As-tu un peu de bois ? Il fait très-froid. »
Un claquement de langue comme réponse signifie que nous nous en passerons. Pour tout combustible, il y a un peu de charbon, juste de quoi faire bouillir quelques tasses de thé. L’eau est saumâtre par-dessus le marché. Les deux portes joignent mal ; car il y a deux portes, une à droite, une à gauche, et de plus une lucarne ; le vent s’élance en chantant par ces deux ouvertures. Décidément, c’est le château de la désolation. Cela fait penser au castel délabré de Sigognac du Capitaine Fracasse. On maugrée en s’enroulant dans sa pelisse afin de dormir ; puis le bourri du castel, que les allées et les venues à une heure insolite ont éveillé, juge à propos de braire plusieurs fois une note lamentable, qui est celle de la situation. Ses frères de bas lieu lui répondent, et, ma foi, on rit.
Dans la matinée, nous découvrons les quelques masures du hameau d’Oustik qui sera couvert totalement par les sables inondant les cultures. Ils vont du nord-ouest au sud-est, bientôt ils auront cerné entièrement la forteresse.
Nous parcourons la demeure de notre hôte. Elle est construite en carré, les quatre murs faisant face exactement aux points cardinaux. Près de l’entrée est le corps de garde qu’habitaient les soldats ; à côté est l’écurie ; puis l’habitation, enfin les greniers et la grande salle où nous avons passé la nuit. Au milieu de la cour, un puits très-profond a été creusé. Non loin du puits est le trou aux punaises : j’ouvre la trappe, je regarde ; il a été habité récemment : j’aperçois un fragment de natte usée, deux ou trois cruches ébréchées, un lambeau de toile.
Radjab-Ali m’explique qu’ici l’on déporte comme en Sibérie, et dans son patois imagé, levant la main comme pour indiquer la taille d’un enfant :
« Tchardjoui, dit-il, tout à fait petit Sibir, Oustik plus grand Sibir, Kabakli, plus loin, tout à fait grand Sibir, très-mauvais Sibir. »
Le fait est qu’Oustik n’est point agréable : nous le quittons sans regret. Après avoir fait nos salamalecs au mirakhor, — car le pauvre exilé porte le titre de maître des écuries, — nous descendons le mauvais escalier avec autant de plaisir que nous le grimpions la veille.
D’en bas, nous envoyons un dernier adieu à notre hôte accoudé au parapet : avec son turban blanc qui tranche sur le fond noir du porche, avec sa longue barbe noire, son air mélancolique, il offre bien l’image d’un prisonnier soupirant après sa liberté. Il restera dans ce triste gîte jusqu’à ce que la fièvre l’emporte ou que son maître l’en tire.
Tous les trois fouettant les chevaux qui avancent péniblement à travers les sables que le Darya dépose quand il s’étale, nous gagnons la grande route. L’Amou, ainsi que tous les grands fleuves, n’en est-il pas une tracée par la nature, et que l’homme aurait bien tort de ne pas utiliser ?
Les chevaux sont réinstallés à l’arrière, et la traversée continue. Le chenal du fleuve changeant journellement de direction, il faut louvoyer, chercher le courant, éviter que le flot heurte en biais la barque et la jette sur un bas-fond.