La rive droite est fréquemment bordée des sables accumulés peu à peu et formant parfois de véritables collines. Ils font une berge plus haute au Darya : ici, ils coulent doucement en filets très-minces ; là, s’écachent par blocs ; le flot rapide entraîne cette poussière d’une ténuité extrême qui s’enfonce lentement et est déposée loin de l’endroit de sa chute.
Les bateliers examinent attentivement la face de l’eau, et dès qu’elle est ridée, ils avancent avec précaution, tâtonnent avec la perche. On échoue quelquefois, lorsque la violence du vent n’est pas amoindrie par les inégalités du sol.
Nous changerons de barque à Ildjik, village sur la rive droite où se tiennent les bateliers qui transportent à Chiva les marchandises peu nombreuses que leur apportent les caravanes : car les commerçants préfèrent la route de terre, plus longue, plus fatigante, plus coûteuse, mais plus sûre. Les Turkomans pillards attaquent de préférence les barques, qui contiennent toujours un butin plus considérable et leur servent immédiatement à passer sur la rive gauche, d’où ils regagnent leurs tentes.
« Ildjik, Ildjik, dit un des pilotes.
— Ces feux là-bas ?
— Ha, ha. »
Voici plusieurs grands feux et des huttes coniques de roseaux, des hommes accroupis autour des feux, d’autres qui circulent. La lune allonge leurs silhouettes ; on les appelle. Tous se lèvent aussitôt et nous entourent. Ils sont coiffés uniformément du grand bonnet noir des Khiviens. Ils ont les yeux plus petits, le nez plus long, plus gros que les Bokhares. Ce sont les marins du port.
Cinq ou six grandes barques sont amarrées, et des ballots amoncelés près de ces abris où dorment les bateliers ; la plupart des sacs sont gonflés de tabac en feuilles importé du Chahrisebz par Bokhara. Il passe pour le meilleur et le plus parfumé d’Asie.
Nous demandons si une des barques est disponible : « Il faut vous entendre avec notre aksakal, répondent les rameurs ; une seule est libre, on va la calfater immédiatement, et elle sera prête demain. »
Nous allons coucher dans le village, à deux verstes du fleuve. Nous y ferons provision de viande fraîche, de farine, de foin, de sorgho pour les chevaux : car on ne trouve point d’orge dans cette région. On nous conduit dans une sorte de grand caravansérail-forteresse où les marchands passent la nuit, après avoir déposé leurs marchandises dans la cour où sont les appentis. La grande salle à droite de l’entrée est bondée de gens accroupis en cercle autour d’un brasier : une partie de la population mâle d’Ildjik est venue se chauffer ici, vider une tasse de bon thé, fumer les tchilims, écouter les racontars des marchands de passage, tandis que deux amateurs grattent agréablement le dombourak. Le public est mélangé ; il y a des Khiviens, des Turkomans, des Bokhares ; c’est que la frontière est proche. On nous cède un coin, où nous nous allongeons sur le feutre. La chambre est bien chauffée, le charbon de Saxaoul ne manque pas, et le feu sera entretenu jusqu’au matin.