Le gîte est meilleur qu’à Oustik. La salle se vide peu à peu, il ne reste plus que les étrangers, et chacun dort sous son manteau.

Au réveil, un vieux djiguite arrive, que nous avions envoyé de Tchardjoui porter une lettre à notre infortuné compagnon Tinelli. Il devait revenir avec un mot de la main du malade, ou tout au moins des nouvelles de sa santé. Nous sommes bien heureux d’apprendre que nulle complication dangereuse n’est survenue, et que bientôt Tinelli pourra gagner en arba Samarcande, où on le soignera plus intelligemment et plus cordialement aussi. On ne peut guère comparer la platitude bokhare à la bonne hospitalité russe.

Le vieux djiguite, le « baba[34] », comme nous l’appelons, viendra en notre compagnie jusqu’à la forteresse de Kabakli, sur la rive gauche. Il est au service du beg commandant cette place de guerre. Les provisions faites, nous regagnons le fleuve. Le patron de la barque est là ; d’abord il nous demande un prix de location exorbitant ; puis, après de longues discussions, nous tombons à peu près d’accord. Il reçoit un à-compte en présence d’une autorité d’Oustik, et s’engage à nous descendre jusqu’aux environs de Petro-Alexandrowsk. A l’arrivée, nous payerons le restant de la somme.

[34] Père.

Ces barques sont mieux construites que celles que nous avons déjà vues sur l’Amou. Cela tient peut-être au nombre considérable d’esclaves russes qui habitèrent Khiva. Ils auront enseigné l’art de travailler le bois aux indigènes, et ceux-ci ne pouvaient avoir de meilleurs maîtres, le premier venu d’entre les moujiks sachant toujours manier habilement la hache.

Le transbordement de nos bagages est à peu près terminé, on va partir, quand un vieillard qui nous a servi d’intermédiaire tout à l’heure, revient accompagné de deux individus déguenillés. Il nous prie de daigner les emmener avec nous. Ils voudraient retourner à Chourakhane, près de Petro-Alexandrowsk ; les Turkomans les ont pillés, il y a quelques jours, tandis qu’ils se rendaient à Bokhara, et ne leur ont pas laissé un fil sur le dos. Ils sont dans la misère, « ayez pitié d’eux ».

L’humble requête est accueillie avec plaisir. Les deux pauvres diables remercient, se serrent modestement dans une encoignure, s’adossent aux coffres dans un état de prostration complète. Ils nous font hommage de tout leur avoir : un melon très-succulent dont un homme charitable les a gratifiés. Rachmed en prendra soin et les nourrira à sa table.

VUE DE L’ABLATOUM SUD.
Dessin de M. Capus.

Tandis que les bateliers, debout, se cambrent sur les avirons par un soleil brûlant, — à une heure, le thermomètre marque 35°[35] à l’ombre, — nos protégés racontent leur lamentable histoire :