[35] Et 44° au soleil, le 4 novembre.

« Nous sommes de Chourakhane, près de Petro-Alexandrowsk ; c’est là que nous avons nos maisons et nos familles. Il y a trois semaines environ, nous chargeâmes trois chameaux d’étoffes et de tapis, et partîmes pour le Bokhara, dans l’intention d’en tirer bon profit. Nous avions pris le chemin le plus court qui côtoie le Darya jusqu’à Outch-Outchak, et pénètre ensuite dans le désert. Tout se passa bien d’abord, on n’apercevait pas de traces de cavaliers, nulle empreinte du pied sans fer des chevaux turcomans. Après avoir marché toute une nuit, nous allions lentement, à moitié endormis sur nos selles. Le soleil était levé depuis quelques heures, et l’on pouvait apercevoir distinctement à main gauche les collines de Koulmouk, qui ont à leur extrémité ouest le puits de Kal-Ata.

« Soudain, le compagnon qui nous manque, qu’Allah lui fasse miséricorde ! m’avertit que des cavaliers nous suivaient. Et en effet, derrière nous, une dizaine d’hommes chevauchaient, chassant un petit troupeau de moutons. Ils avançaient au pas, tranquillement, et notre défiance ne fut pas éveillée. Ce sont des nomades qui s’arrêteront au puits en même temps que nous, pensai-je, et j’étais rassuré.

« Quand ils furent proches, nous reconnûmes bien les chevaux tekkés à leur long cou, à leur tête fine, à leur allure de gazelle. En un clin d’œil nous fûmes environnés par les maudits. Je marchais en tête avec mon parent que voici. Sans donner le temps de saluer, le chef, un grand vieux à barbe grise, le sabre à la main, dit à celui d’entre nous qui venait le dernier :

«  — Mets pied à terre, donne ton cheval.

« Il refuse, tire son sabre ; mais un coup de pistolet éclate, et notre ami tombe, percé d’une balle qui, pénétrant au-dessus de l’épaule, sortit par la poitrine.

« Avec des menaces de mort, les Turkomans nous obligèrent à quitter la selle et nous attachèrent les mains derrière le dos. Ils se sont reposés au puits de Kal-Ata, ont rempli leurs outres, puis nous ont dépouillés de nos vêtements. Ils m’ont donné cette mauvaise chemise, ce mauvais bonnet au lieu de mon tchalma de pure laine, ce khalat percé, et m’ont tiré des pieds mes bottes toutes neuves. Elles étaient si belles que les deux plus jeunes de la bande, voulant tous deux les chausser, faillirent se battre ; les autres riaient ; le vieux intervint, et les mit à la raison.

« Ils nous ont gardés trois jours et trois nuits, ils nous ont cinglés de coups de fouet, afin d’accélérer notre pas. Le deuxième jour, j’avais les pieds ensanglantés et je boitais, n’étant pas habitué d’aller sans chaussure. Alors, le jeune homme qui s’était approprié mes bottes, m’en jeta de vieilles, non sans avoir coupé les tiges. Les voilà ! Elles avaient appartenu au pâtre dont ils emmenaient les moutons. Le troisième jour, étant arrivés aux environs du « passage des Tekkés » qui est en amont de Kabakli, ils frappèrent une dernière fois nos dos lacérés par les lanières, puis, déliant nos mains, ils nous remirent comme provisions de route quelques-unes de ces galettes de pain dont chacun d’eux avait un sac plein, et nous obligèrent à partir dans la direction de Bokhara, disant que s’ils savaient que les Russes fussent nos amis, ils nous tueraient sans hésiter.

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

— Nous avons repris le chemin des caravanes, et nous sommes joints à des chameliers, se dirigeant sur Bokhara. Puis tendant la main aux croyants le long de la route, nous avons gagné Ildjik à grand’peine. Grâce à Allah, l’espoir qu’on nous ferait l’aumône d’une place à bord d’une des barques qui descendent le Darya, a été réalisé. Des Faranguis nous ont recueillis, Allah sera content.