Cette opération, qui ne laisserait pas d’étonner un boulevardier, est fréquente dans le désert pierreux des montagnes. Elle consiste tout simplement à coudre au pied des bêtes blessées une semelle de cuir. Tandis qu’on exécute cette cordonnerie bizarre, le client n’est pas à l’aise et il donne toutes les marques extérieures, toutes, du mécontentement. La couture achevée, on rend à la bête qu’on avait ligottée la liberté de ses membres. Il est intéressant de voir ses premiers pas d’essai avec cet accessoire qui lui permet de poser le pied à terre sans douleur : elle s’en aperçoit vite, et vite elle cesse de récriminer en son patois contre la brutalité de ses maîtres.

Après une courte étape, ayant trouvé une « bonne place », nous faisons séjour, afin de nous préparer à franchir la passe.

Nous vous dirons, une fois pour toutes, qu’une « bonne place » est, ici, celle où l’on peut poser sa tente sur un terrain à peu près égal, à l’abri du vent ou de la neige, près de l’eau et du bois. Dans les régions où l’eau et le bois manquent, une bonne place existe encore… relativement à celles qu’on a occupées précédemment, il suffit alors qu’elle soit moins mauvaise.

Un beau campement comme celui du 23 et du 24 septembre ne s’oublie pas. Nous y restons deux jours, employés à des réparations diverses. On visite les fers des chevaux, on remplace ceux qui sont usés. On veille à ce qu’aucun clou ne manque. On regarde le dos des bêtes de somme et des chevaux ; les selles qui les blessent sont modifiées ; les plaies sont pansées ; on recoud les enveloppes déchirées des charges. En un mot, tout est mis en état.

Notre vieux chamelier, Imatch le bancal, qui n’a pas voulu quitter les chameaux que nous avons achetés à son maître, les soigne avec une véritable affection. Ils le connaissent, et lorsqu’il les appelle dans la steppe à l’heure du picotin, ils viennent à lui tomme les poules vers la ménagère qui leur jette le grain.

« Ma ! Ma ! » crie-t-il aujourd’hui avec une intonation aimable. Les chameaux d’habitude s’avancent vers leur maître en se « hâtant avec lenteur ». Cette fois ils perdent toute gravité, ils accourent de tous côtés, et les voilà se bousculant, se pressant autour d’Imatch. C’est à qui sera le premier servi.

Il se passe quelque chose d’extraordinaire : aujourd’hui est un jour de fête, car on donne à chacune de ces bêtes deux ou trois poignées de sel afin d’exciter leur appétit. Ce régal inattendu les met en belle humeur et ils la manifestent par des grognements comiques.

Imatch les chasse vers la steppe, mais les gourmands se tiennent aux environs du bivouac : ils ont l’espoir que l’on distribuera encore du sel. En attendant, ils le savourent et le ruminent avec une satisfaction que marque le balancement ininterrompu de leur courte queue.

En broyant les grains entre leurs fortes meules ils font un bruit déchirant les oreilles et qu’on peut comparer à celui des roues d’une brouette mal graissée, entrecoupé de grincements de scie.

Quelques-uns de nos hommes sont déjà souffrants et il se trouve que ce sont précisément les plus paresseux. Ils souhaitent vivement qu’on les renvoie avec les guides donnés par le gouverneur qui s’en retournent. Cependant ils iront avec nous jusqu’au delà de la passe, notre personnel ne pouvant être diminué en ce moment.