Voilà dix jours à peine que nous dressons la tente et déjà nous en avons pris l’habitude et nous l’aimons. Chaque soir nous nous étendons avec plaisir à la place que nous avons quittée le matin.
Notre tente n’est pourtant ni grande, ni confortable : sa hauteur est celle d’un homme ordinaire, mais elle est assez longue et assez large pour que tous les trois nous puissions nous étendre sur les feutres, manger à la gamelle unique qui nous réunit, et savourer les tasses de thé sans se toucher des coudes.
Notre abri est d’une bonne toile cousue double et solidement ; cela suffit pour nous protéger contre le mauvais temps et nous avons la sensation d’y être comme dans un salon, quand la pluie s’abat à flots ou que la tempête se déchaîne.
Le départ des deux guides donnés par le gouverneur d’Ili a fait dans notre troupe un vide, qui est comblé presque immédiatement par l’arrivée de deux Torgoutes. Ils nous arrivent à cheval, fusil en bandoulière, une longue tresse leur battant le dos. Ils s’approchent du feu de nos hommes et engagent la conversation en langue mogole. On leur offre le thé, on les questionne. Le plus vieux répond :
— Nous nous sommes aperçus, il y a cinq jours, que quatre de nos meilleurs chevaux nous manquaient. Nous sommes partis à leur recherche. En sortant de la vallée du Youldouz, où nos tentes sont dressées, nous avons trouvé trace de chevaux, mais sans pouvoir dire s’ils nous appartenaient. A tout hasard, nous sommes venus dans la vallée de Tsakma, dans la pensée que les voleurs avaient passé par là. Et, effectivement, nous avons revu des traces allant vers le nord, c’est-à-dire vers les Kirghiz du Koungez. Puis la pluie est venue et nous n’avons plus rien discerné et nous sommes retournés sur nos pas, certains de vous rejoindre, car nous avons bien vu que vous aviez des chameaux.
— Pourquoi les Kirghiz ont-ils volé vos chevaux ?
— De tout temps ils nous ont volés, et nous ne pouvons pas user de représailles à leur égard, car ils sont les plus forts. Autrefois nous vivions en toute sécurité dans cette vallée de Tsakma ; les Kirghiz sont arrivés, d’abord ils en ont occupé une partie ; ils n’ont pas tardé à vouloir tout nous prendre. Et ce fut entre les deux peuples un continuel échange de vols ; des meurtres furent commis et finalement les autorités chinoises intervinrent et décidèrent que le seul moyen de rétablir la paix était d’obliger les deux partis à quitter les pâturages ; depuis ce temps ni Mogols ni Kirghiz n’allument leurs feux dans la vallée de Tsakma. »
Nous obtenons facilement des deux Torgoutes qu’ils restent avec nous et nous montrent la route. Ce qui se passe autour d’eux les intéresse vivement : ils promènent un œil étonné sur les armes qu’on fourbit, sur les oiseaux qu’on prépare ; ils s’étonnent que l’on conserve la peau des jambes d’un daim que Henri d’Orléans a tué. Ils échangent quelques mots en voyant l’horrible effet de la balle d’express-rifle. Puis, le menton dans la main, ils reposent enfin leur vue sur la viande du palao qu’on fait « revenir » dans la marmite et qui jaunit « délicieusement », comme on dit aujourd’hui. Et la physionomie de ces braves gens s’éclaire. Ils sont conquis.
Le 25 septembre, par monts et par vaux, sous un ciel couvert, nous nous élevons peu à peu jusqu’à la passe, que Rachmed et moi trouvons bonne en pensant à beaucoup d’autres passes.
Le soir nous campons sur les bords du Youldouz, où nous arrivons par une descente sans pierres. Les nuages nous cachent les montagnes qui serrent la vallée, et la vallée n’en est pas plus gaie. Nous sommes heureux de nous tapir dans un bas-fond, car le vent souffle glacial.