Avant la nuit tous nos chameaux sont là. L’un d’eux, acheté à Kouldja, est malade, il tombe sur le sol dès l’arrivée. On lui enlève sa charge, mais il ne peut se relever. On l’entoure et les hommes discutent à son sujet. L’un prétend qu’il « était trop gras au départ » ; l’autre « qu’il n’était pas entraîné » ; puis celui-ci soutient qu’« il a un mal à l’intérieur ». Mourra-t-il ? ne mourra-t-il pas ? Sur ce point les avis sont partagés. Mais l’interprète sait tout et il dit :
— Attendez, je m’en vais vous renseigner. C’est bien simple. Les poils de la queue du chameau vont nous prédire son sort.
Il en arrache quelques-uns et les examine, il les pince ensuite entre le pouce et l’index près de la racine, il frotte ses deux doigts l’un contre l’autre et dit :
— Je vous affirme qu’il mourra.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai arraché facilement les poils, parce que de la graisse adhère à la racine des poils, ce qui indique une maladie mortelle.
Et la figure du Petit Homme — c’est son surnom — éclate de la satisfaction d’avoir prouvé son savoir. Quant à notre brave chameau, il agonise. Il fait pitié à son chamelier, qui lui met sous la tête une peau de mouton en guise d’oreiller.
Le mourant a l’œil dilaté, il perd connaissance. Il s’agite. On dirait que dans sa cervelle se succèdent à la hâte, une dernière fois, toutes les pensées de son existence. Il semble vouloir refaire tous les actes si souvent réitérés qui lui ont formé des habitudes. Il fait l’effort de se lever, il remue les jambes dans le vide pour marcher, il meut ses mâchoires pour manger, il ébauche un bruit de gorge pour ruminer, mais le regard s’éteint, l’œil se ferme et le bon serviteur râle du râle de la mort.
Les deux Torgoutes, qui sont bouddhistes, le regardent attristés et marmottent je ne sais quoi, une sorte de prière des morts, ou mieux un souhait de bon voyage à l’adresse de l’âme, sur le point de transmigrer. Cela ne les empêche pas, l’âme partie, de dépouiller incontinent de la peau le corps qui la contenait. Puisque l’âme est partie…
Dans la nuit du 26 septembre nous avons un minimum de − 20 degrés. Au réveil, les hommes se plaignent du froid.