En chemin, au moment du thé, arrive un lama qui est un personnage considérable. Il porte un bonnet jaune en pointe, une robe de soie rouge ; deux cavaliers armés de fusils à fourche le précèdent, deux autres le flanquent. Sa longue barbe noire bien fournie dénote son origine turque ; s’il est bouddhiste, c’est par conversion.

Nous lui causons un véritable effroi en lui prodiguant des politesses. Nous avons beau l’inviter avec instances à descendre de son cheval, à venir boire une tasse de thé, il prend une mauvaise figure, maugrée je ne sais quelles malédictions, et lorsque Henri d’Orléans s’approche de lui l’appareil à la main, il détourne brusquement son cheval.

Abdoullah, de l’air le plus souriant, l’invite à se reposer et lui fait les compliments les plus flatteurs, mais il dépense son éloquence en pure perte. Le personnage se fâche :

— Je suis un grand lama, dit-il, un homme de Pékin, voyageant avec des papiers couverts de grands cachets. Qu’est-ce que vous me voulez ?

Néanmoins, tandis qu’il donne ses explications, il est photographié sans s’en douter, car il a retenu son cheval. Puis il s’en va parlant haut, en nous lançant de mauvais regards, défiant comme le chien à qui l’on tend un os, mais qui se doute que l’autre main tient un bâton.

Ces gens partis, arrive leur caravane, consistant en six chameaux encore jeunes et peu chargés. Ils transportent une tente de feutre, des coffres, des ustensiles divers. La caravane passe sans s’arrêter et en se détournant de nous.

Deux cavaliers de l’arrière-garde se présentent ensuite. Ils sont armés de fusils à mèche et de sabres à lame très large et bien commode pour couper le fromage de Gruyère. Ils s’apprivoisent facilement. De suite, ils acceptent le thé. Ils bavardent un instant, et s’étant mouchés dans leurs doigts, ils empruntent une pipe de tabac droit au sac de notre Torgoute. La pipe allumée, ils remontent sur leurs bêtes et s’en vont après nous avoir salués d’une bonne figure.

Le paysage ne change pas. C’est la steppe bordée de montagnes, nue, parfois blanche de sel, puis ce sont des tourbières aux endroits où l’eau séjourne et s’écoule lentement. Nous voyons sur le sol des cornes d’arkars, mais nous n’avons pas le temps d’aller leur donner la chasse dans la montagne.

Le soir du 28 septembre nous campons au delà du lit desséché de la rivière Borokoustè. Nous trouvons de l’herbe pour les chameaux, du kisiak (crottin) pour le feu.

Au nord, nous apercevons au flanc de la montagne une inscription en lettres immenses. Ce sont les paroles sacrées des bouddhistes ; les fidèles lettrés peuvent les déchiffrer à des lieues de distance. De ma vie, je n’ai vu écrire en aussi énormes caractères : tous les versants du Tian Chan suffiraient à peine à l’impression d’un livre. Quant aux myopes qui voudraient se livrer à la lecture d’un tel écrit, ils devraient procéder à la façon des aveugles et faire le tour de chaque lettre à tâtons. Ce serait un excellent exercice pour les lecteurs et l’on ne pourrait pas reprocher aux bibliothécaires chargés de l’entretien de cette bibliothèque montagneuse, d’être des gens de bureau immobilisés sur leurs fauteuils. Il leur faudrait un jarret vigoureux.