Mais les bouddhistes aiment à manifester leur dévotion à l’air libre et lorsque nous quittons la vallée pour gagner par une passe le défilé de Kabchigué Gol, nous rencontrons des obos à chaque point culminant des ondulations du terrain. Vous savez qu’un obo est un amas de pierres sur la plupart desquelles on a gravé des prières.

Ces obos, comme je vous l’ai déjà dit, sont placés généralement sur les hauteurs, à ces endroits où l’on fait reprendre haleine aux bêtes essoufflées par la montée. On profile souvent de ces arrêts pour tirer de sa besace un léger repas. Ensuite on prie pour que la route soit bonne, si c’est le départ, et parce que la route a été bonne, si c’est le retour. A ce propos, on marque son respect ou sa reconnaissance à la divinité en entassant des pierres ; on y plante aussi une hampe, un bâton et au bout on attache une prière écrite sur toile. On s’en va. Ceux qui viennent ensuite ajoutent des cailloux au tas commencé. Des ouvriers spéciaux, des lamas voyageurs, gravent des prières sur des pierres plates et les déposent à cette place. Dès lors l’obo est constitué, et les pâtres, les voyageurs, les tribus en marche le grossissent chaque fois qu’ils passent auprès, et ces tas de pierres atteignent des dimensions colossales et ils ont l’aspect de monuments. De pieux bouddhistes y placent des images de Bouddha, de Tsongkaba, le grand réformateur, et de petites pyramides de terre représentant des chapelles, je crois ; d’autres, des cornes gravées, des lambeaux arrachés à leur vêtement, des crins de leur cheval qu’ils lient à un bâton, n’importe quoi, ce qu’ils trouvent sous la main, et en accomplissant cet acte ils prient avec ferveur.


Pour arriver au défilé de Kabchigué Gol, mot qui signifierait « Rivière de l’Étroite Place », nous suivons le côté nord de la vallée. La route, assez bonne, serpente sur les contreforts. A droite, le regard plonge sur la vallée, où les Torgoutes ont leurs tentes ; autour, sur la steppe verte errent leurs troupeaux. Le soleil luit avec tout son éclat. Sa chaleur semble excessive après 18 degrés de froid pendant la nuit. Il suffit de se retourner pour être convaincu tout de suite que ce beau temps ne durera pas, car de l’extrémité de la vallée la masse noire d’un orage court sur nous ; le vent souffle, le soleil se voile et le grésil nous fouette, puis la neige tourbillonne et c’est l’hiver.

Heureusement nous avons atteint le sommet de la passe, j’entends une partie des cavaliers, car les chameaux ont un pas plus lent et rien ne peut changer leur allure ; ils viennent derrière.

Le soir nous nous réunissons sous les saules du Kabchigué Gol.

Pendant trois jours nous le dégringolons littéralement. Les perdrix y sont innombrables et nos chasseurs en font de véritables hécatombes. Elles sont grises, succulentes. Beaucoup de grives, de mésanges, de bergeronnettes peuplent les broussailles et les arbres collés aux parois de la montagne. Ce sont des essences d’Europe.

Nous sommes ici en pays torgoute.

Les deux hommes de cette peuplade ont leur tente dans le défilé. Ils ne sont pas riches, ils possèdent peu de bétail : des chevaux, des moutons, des vaches.

Ce sont les descendants de ces Kalmouks qui quittèrent les steppes du Volga en 1770, et retournèrent avec mille peines dans le pays d’Ili. Ceux de ces nomades que nous trouvons ici ont gardé la mémoire de ce grand exode. Ils ne peuvent rien préciser, c’est un souvenir vague.