« Nous sommes venus de la contrée des Orosses, disent-ils, où nous avons laissé des gens de notre race ; il y a deux cents ans que nous habitons le Tian Chan. »
Quant à des détails, ils ne peuvent nous en donner. Ils ont oublié les souffrances et l’énergie de leurs ancêtres.
Ils nous montrent leurs bonnets carrés à oreillères en peau de mouton et prétendent que cette forme de coiffure leur vient des Russes. Allez donc écrire l’histoire de l’Asie avec de pareils documents ! Pourtant ils savent bien que leur khan a reçu des Chinois le titre de ouantse, c’est-à-dire de roi, et qu’il a dans ses archives un papier conférant à lui et à son peuple des privilèges. Ils nous engagent à rendre visite à ce chef. Lorsqu’on est dans la plaine où la ville de Karachar est bâtie, nous disent-ils, on aperçoit le palais ou mieux la grande ferme où ce roi habite : l’œil la distingue facilement sur le fond plus sombre de la plaine, ses murailles étant blanchies à la chaux.
Nous sortons avec plaisir de cette gorge étroite du Kabchigué Gol, bien qu’elle soit sauvage, pittoresque, et qu’elle possède une source merveilleuse, qui guérit les rhumatismes et qu’on appelle Archan Boulouk, c’est-à-dire « Source du Remède ». Nous y trouvons quelques malades, des Mogols de petite taille, bien bâtis, aux pieds et aux mains minuscules, des mains non élargies par le travail, mais longues, d’oisifs. Leur tête ressemble vraiment à une boule à peine équarrie, leurs pommettes sont saillantes, leurs yeux imperceptibles, de profil leur nez fait à peine saillie.
Un lama est propriétaire d’une cahute près de la source, sous un orme ; il est le médecin consultant en même temps que le directeur et le garçon de cette station balnéaire. C’est un bon vieux, qui nous apprend que le jeune khan prince héritier des Torgoutes est parti en pèlerinage pour le Tibet.
Le 2 octobre nous sommes hors du défilé, dans la steppe. Elle s’annonçait dès 1.200 mètres par une avant-garde de yantag, dont les chameaux se régalent. Le changement est brusque, à vue. Voilà des pierres, du sable, un vaste horizon ; la température s’élève : une heure auparavant c’était une fraîcheur agréable et déjà l’on sue. Comme il est entendu que l’homme n’est jamais satisfait de son sort, dans la caravane il y en a qui regrettent le défilé et la montagne. Ces geignants sont les mêmes qui, tout à l’heure, soupiraient après la plaine. En longeant un mince canal d’irrigation nous aboutissons à une surface parsemée de broussailles et de roseaux où des Torgoutes sont occupés à la moisson du blé. De loin, les ondulations nous cachaient ces cultures.
Nous campons dans une jachère près d’un bel orme flanqué d’un obo. Un homme apparaît, vieux, l’épaule déjetée, un chapelet à la main. Il me jette un regard inquiet, mais, sans interrompre son murmure et se tenant devant l’obo, il égrène son chapelet, puis il s’approche de l’arbre, s’accroupit, trempe son doigt dans la sève coulant de l’écorce et il s’en frotte le front. Puis il ramasse deux ou trois feuilles, les serre dans sa main, et nous ayant regardés derechef, sans nous adresser une parole, il s’éloigne en répétant : « Om mané padmé houm ». Des milliers d’hommes répètent ces paroles leur vie durant, sans en comprendre le sens, mais en croyant s’assurer par ce marmottement une éternité meilleure.
Que venait faire là ce vieillard ? Peut-être satisfaire un besoin ou écarter une crainte.
Dans la journée Henri d’Orléans a mille peines à photographier des Torgoutes qui viennent rôder autour de notre bivouac. Un seul accepte l’argent que nous lui offrons et consent à poser. Ils ne comprennent rien à cette boîte avec laquelle on les vise, et dès qu’on la tourne de leur côté, ils s’en vont, parfois avec une figure où se peint l’épouvante.
Les sauvages ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas, semblables en cela aux enfants. Il est évident que si, dans le cours de l’année, le photographié tombe malade, on attribuera la maladie à la boîte des Européens.