Nous remarquons que des jeunes gens ont une sorte de cabochon en argent à l’oreille gauche. On nous explique que c’est là un engagement pris de se marier à la jeune fille qui a reçu en cadeau l’autre boucle d’oreille.

Le lendemain, 30 octobre, nous retrouvons dans la steppe et cette plante épineuse que les nomades appellent touia kouirouk (queue de chameau) et le yantag sucré, vers lequel nos chameaux s’inclinent par gourmandise chaque fois qu’ils le peuvent. Puis les abords de la rivière Ghadik, qui porte ses eaux au lac de Karachar, nous sont annoncés par des tentes, des saklis[1], des cultures. Le Ghadik en dévalant du Tian Chan se ramifie sur une surface considérable, comme s’il prenait ses aises dans la plaine ; il embrasse des îlots très nombreux et qui disparaissent sous une végétation vivifiée par une inondation périodique. Nous allons camper dans les hautes herbes d’un îlot. Notre tente est enfouie dans un bocage touffu de saules, d’ormes, de tamarix où se mêlent des jujubiers et des réglisses. Il n’y a plus trace de sentiers sur cet archipel, l’eau les a effacés et nous réquisitionnons des Torgoutes pour nous guider droit à travers ce labyrinthe herbeux.

[1] On appelle Sakli le carré de murs enfermant les tentes et les troupeaux pendant l’hiver ; presque toujours, dans un des coins de l’enceinte, un abri, une masure est construite ; elle sert d’étable et de cuisine par les grands vents et les grands froids.

Nous en sortons deux heures après avoir franchi plusieurs bras assez profonds de la rivière ; à l’époque des crues, ils ne sont certainement pas guéables. Au reste on nous dit qu’à la fonte des neiges le Ghadik forme un lac véritable d’où émergent les cimes des arbres. Les pâturages sont excellents et font la richesse des tribus groupées autour du roi des Torgoutes.

On nous engage vivement à aller visiter le potentat ; mais en accédant aux prières des Torgoutes, nous nous écarterions de la route la plus courte vers Kourla.

Nous nous dirigeons droit sur l’oasis qui nourrit cette ville. A peine avons-nous traversé le dernier canal d’irrigation empruntant son eau au Ghadik, que le désert commence. La transition est excessivement brusque : à 100 mètres de distance la température diffère. Derrière nous l’air est humide et relativement chaud, et voici que nous aspirons un air sec et très vif. Un sentier, creusé par des chameaux à l’époque où le sol était amolli par les pluies, serpente en s’élevant jusqu’à une encoche plus profonde, taillée au sud-sud-est dans une petite sierra déchiquetée et nue.

Au delà, c’est une sorte de vallée sans eau, sablonneuse, bordée de mamelons striés et s’effritant : ils offrent les aspects bizarres d’une ville abandonnée où se dressent encore des monuments en ruines.

Autour de notre bivouac viennent rôder des hommes à la taille élancée, à la barbe noire et touffue : ce sont les premiers barbus que nous voyons depuis que nous avons quitté la Sibérie et Kouldja. Ils engagent conversation avec nos hommes dans la langue turque, ils les saluent à la musulmane, et tout de suite l’un des badauds se détache et revient bien vite avec des melons qui rappellent ceux du Turkestan par leur forme oblongue et leur saveur délicieuse. Français, Russes, Tarantchis, Kirghiz, Ousbegs sont réjouis par cette rencontre de Sartes, de qui ils se sentent plus proches que des Mogols. Nous avons la sensation de retrouver des connaissances, et tous nous passons une soirée très gaie. Rachmed ne me cache pas son étonnement d’entendre parler sa langue, et il commence à croire que « presque partout habitent les Ousbegs, ce qui se comprend, l’émir Timour avant conquis la terre presque entière ».

Aujourd’hui, 5 octobre, nous faisons la dernière étape qui nous sépare de Kourla. Nous traversons encore un coin de désert et, comme hier, des chaînons de lœss érodé, ayant aussi des aspects de tours, de coupoles, de mausolées. Avant d’arriver près du Kontché Darya, sur une hauteur dominant bien la plaine, se dressent les restes d’un fortin en briques sèches et posées sur paille qu’a construit Yakoub « le Bienheureux », aussi appelé « le Danseur » par les gens du Ferghanah.

Cet homme était taillé pour les grandes choses. Prjevalsky, le célèbre voyageur russe, avait été frappé de son intelligence lorsqu’il eut une entrevue avec lui à Kourla en 1877.