La fortune de Yacoub fut prodigieuse, quoique lente, puisqu’il était homme mûr lorsqu’il devint maître de la Kachgarie et du Turkestan chinois.
Durant les quelques années qu’il gouverna ce pays, il déploya une activité peu ordinaire, couvrant le pays de constructions utiles, traçant des canaux, organisant une armée à l’occidentale, car il n’avait pas hésité à recruter, par l’intermédiaire du sultan, des officiers dans tous les pays d’Europe. Il en vint de Turquie, et peu s’en fallut qu’un de nos députés actuels n’ait été autrefois à la solde de Yakoub-Beg. Dieu seul sait ce qui serait advenu si cet audacieux Ousbeg n’avait été arrêté dans sa course.
Il eût certainement rassemblé les « douze mille bons soldats » que lord Hastings en son temps croyait devoir suffire à la conquête de la Chine, — c’est à peu près avec le même chiffre que Prjevalsky offrait de réduire en servitude les orgueilleux fils du Céleste Empire, — et nous aurions vu se constituer un État turco-mogol qui se serait étendu depuis le Terek Davane, au nord du Pamir, jusqu’au golfe de Petchili. Mais Allah avait décidé que Yacoub ne dépasserait pas Kourla, et c’est là qu’il termina son intéressante destinée, dans la forteresse bâtie par lui et qui subsiste encore. Il mourut empoisonné par son premier ministre, à qui les Chinois avaient fait de belles promesses, qu’ils se gardèrent bien de tenir plus tard.
Du vivant de Yacoub, le peuple était mécontent d’avoir été arraché à la sorte de torpeur où se complaisent les gens d’Asie. Aujourd’hui ce même peuple que les Chinois administrent regrette le « bon temps » du Badoulet (Bienheureux).
On parle de lui comme d’un grand homme et les bakchis chantent son épopée dans les festins. Et déjà l’on nous demande un autre maître, à nous qui arrivons de l’ouest, et l’on nous dit : « Est-ce que les Russes vont bientôt nous prendre ? » Ici comme ailleurs on aime le changement.
CHAPITRE III
LE TARIM ET LE LOB NOR
Kourla est une petite ville placée dans une belle oasis. Elle est traversée par le Kontché Darya, sur lequel on a jeté un pont de bois qui relie les faubourgs de la rive gauche aux bazars et à la forteresse de la rive droite. La population est un mélange de Chinois, de Dounganes et de Tarantchis. Les musulmans formant la majorité, le chef de ville (l’akim) est de cette religion. C’est lui qui vient nous importuner dès notre arrivée. Il ne nous donne pas le loisir de jouir des avantages et des agréments qu’offre toujours une oasis à ceux qui ont traversé le désert. Et Kourla est charmant, avec ses jardins, ses arbres verts, sa belle rivière, ses bazars où l’on trouve melons, pommes, figues, raisins, abricots, que savourent avec délices les nomades comme nous. On ne nous laisse pas le temps de « nous revoir », comme on dit.
Nous sommes arrivés le 5 octobre dans la nuit, après avoir fait une étape d’une soixantaine de verstes. Nous nous sommes installés dans la demeure d’un musulman, sujet russe, commerçant de la ville. La chambre d’honneur a été mise à notre disposition, et bien qu’on l’ait récemment blanchie, nous nous y sentons mal à l’aise, car nous sommes déjà habitués à notre tente et notre maison de toile nous paraît préférable aux lambris les plus dorés.
Dans la journée du 6, nous recevons de nombreux visiteurs. Notre cour est envahie par les curieux. On vient voir qui nous sommes, quelle tournure est la nôtre, combien nous avons de bagages, si nous sommes bien armés, bien vêtus. Dans le nombre des badauds on nous signale des gens d’importance, des parents de l’akim : on veut se faire une opinion sur notre compte avant d’agir.
Nous apprenons que les autorités sont invitées à se réunir au yamen (tribunal) dans la soirée à l’effet de tenir conseil. C’est de nous qu’il s’agit, et le chef nous fait demander l’autorisation de nous rendre visite le lendemain matin.