La foule n’a pas été malveillante jusqu’à présent ; au reste, les marchands sont en liesse, car nous faisons « aller le commerce ». Ici nous sommes dans le premier bazar que nous ayons rencontré depuis Kouldja, et plus loin nous n’en trouverons pas d’autre. Aussi achetons-nous, achetons-nous. Nous nous préparons pour le Tibet. Sans perdre une minute, nous louons vingt-deux chameaux qui transporteront nos achats. Nous faisons provision de tout ce que nous ne sommes pas sûrs de rencontrer plus loin dans la petite oasis de Tcharkalik, située à la pointe ouest du Lob Nor.
En relisant la liste des achats je relève les chiffres suivants :
Réserve de pain à la graisse salée, 1.600 livres russes en petites galettes épaisses d’un doigt, larges comme le creux d’une main d’homme.
Pourquoi si petites ? pourquoi du sel, de la graisse ? direz-vous.
Petites, parce que la galette de cette taille est facile à placer ; à la rigueur, on la met dans sa manche lorsqu’on marche : tandis qu’on grignote, on peut être contraint de prendre le fusil ou le fouet. Et puis son volume représente à peu près exactement la satisfaction d’un « accès d’appétit », et pas une miette ne se perd. Le sel facilite les digestions, la graisse est un « argument » excellent contre le froid. L’expérience nous l’a démontré.
Examinons la liste des achats pendant que les autorités de Kourla délibèrent.
Je vois encore 520 livres de la meilleure farine, qu’on tiendra en réserve, car nous n’userons de ces provisions qu’à la dernière extrémité ;
280 livres de graisse de mouton, salée et hermétiquement enfermée dans des panses de mouton ;
160 livres de raisin sec, petit, délicieux, sans pépins, nommé kichmich, qu’on mélangera au riz ou qui sera distribué plus tard lorsque le froid, les salaisons, les longues marches, l’altitude provoqueront cet état de débilité qui ressemble au scorbut ;
80 livres de sel, à tout hasard, par précaution, quoique nous ayons l’assurance d’en trouver dans le désert à fleur de sol ou au bord des lacs ;