Nous supposons immédiatement que les amis du vieux Sasan sont des barantachis, c’est-à-dire des gens se livrant à la baranta, nom turc du « vol des chevaux ».

Le 22 septembre est pour nous le premier jour un peu pénible. Il tombe une pluie plus que rafraîchissante et pas un de nos hommes n’a le désir de se mettre en route. Les deux guides que le gouverneur chinois nous a donnés prétendent ne pas connaître de route vers la vallée de Tsakma, et l’interprète Abdoullah, qui se charge de nous en montrer une, nous mène droit à une impasse. Nous rebroussons chemin et le simple bon sens nous fait découvrir une passe commode : elle le serait du moins si la pluie n’avait rendu la montée difficile. Nous sommes sur la terre argileuse de la steppe et nos chameaux ne tardent pas à glisser, à hurler de rage ; quelques-uns d’entre eux s’abattent et voilà notre caravane arrêtée. On les relève avec peine, et, pour éviter de nouvelles chutes, on fauche des herbes et des broussailles avec le tranchant des sabres, et l’on étale à ces maladroits animaux une litière sur laquelle ils conservent l’équilibre. On les fait avancer en les excitant par des cris proférés dans les langues les plus variées : vous auriez entendu le russe, le kalmouk, le turc, le chinois, le français et même le flamand. Quant à ces deux dernières langues, c’était la première fois qu’on les parlait dans ce recoin des Monts Célestes.

La pluie cesse lorsque nous sommes en haut de la passe. Près de la ligne de faîte nous trouvons un sentier à peine tracé sur le rebord d’une gorge ; à notre gauche, au-dessous de nous, de grands cerfs lèvent la tête et nous regardent immobiles. Un de nos chasseurs tente de les approcher, mais le chien effraye ces superbes bêtes ; elles fuient, s’enlevant par bonds vigoureux au-dessus des broussailles ; elles s’enfoncent dans la verdure des pins et disparaissent.

L’horizon étant plus net, grâce à la brise, l’espace grandit vers l’ouest et se développe si loin que la rivière ne se voit plus que comme un fil, et qu’elle finit par se perdre dans un infini uniforme.

Nous campons sur un terre-plein naturel près d’un bocage où la rivière circule. On allume de grands feux, un grand séchage est organisé. On sacrifie une brebis grasse. La gaîté est générale. Les moutons qui nous restent sont liés les uns aux autres et tenus entre les feux dans le cercle que feront les chameaux et les chevaux, ce soir. On craint les loups ; ils pourraient nous réduire à la famine.

Cette contrée, où se voient des traces de sangliers, de cerfs, de loups, d’ours, est fréquentée par les chasseurs : les cendres d’un feu en plein air, des tisons calcinés, un abri de branchages nous le prouvent.

Sous un pin, entre deux énormes racines, nous découvrons un gîte très confortable. Le sol est battu, la chambre à coucher est une épaisse litière d’herbes sous une voûte où l’on doit se glisser. Bien entendu qu’en s’éveillant il ne faudrait pas gesticuler, mais on peut dormir à l’abri de presque tous les vents : on peut allumer un feu à ses pieds, passer la nuit sans que le feu risque trop d’être éteint par la pluie, car les fines pointes toujours vertes des branches superposées ne laissent pas passer une goutte. Le gibier foisonne non loin de là ; on peut certainement tuer des cerfs, puisque voilà les solides os de leurs jambes que les loups ont renoncé à croquer. En outre, de l’eau délicieuse et du bois à discrétion sont à deux pas. Cela donne envie d’être un sauvage, d’être un primate assez distingué pour apprécier ces commodités et en jouir complètement.

CHAPITRE II
DANS LE TIEN CHAN CHINOIS
(SUITE.)

L’interprète Abdoullah nous épouvante presque avec la passe de Narat qu’il a traversée autrefois et qui, selon lui, mettra hors d’état tous nos chameaux. A l’en croire, il faudrait coudre à chacun d’eux des plantes de pied artificielles, afin de les protéger contre les pierres tranchantes ou pointues dont la passe est hérissée. Il calcule que nous n’aurons pas assez de cuir pour le ressemelage de nos chameaux, et se lamente.

Rien de plus dangereux en exploration qu’un gaillard de cette espèce, un important aussi nul, à qui on laisserait prendre sur les indigènes un ascendant que s’arrogent souvent les interprètes. Nous n’ajoutons foi qu’à moitié aux dires d’Abdoullah et nous ne ressemelons pas nos chameaux.