A côté du grand autel, une chapelle de plus modestes proportions abrite la statue d’un personnage vêtu de jaune, ayant un tablier sur les genoux et un chapelet à la main ; il serait le successeur du grand lama, et son rôle serait analogue à celui d’un saint, car il aurait charge d’intercéder en faveur des fidèles et de transmettre leurs prières à qui de droit.

Sur la table de l’autel sont alignées de petites tasses contenant de l’huile. On voit, à côté des aiguières de bronze, des sonnettes, des paquets d’images, des plumes de paon en trophée, des ballots de livres saints et de prières imprimées, des fioles renfermant des graines ou des odeurs, et d’autres menus objets dont la valeur est grande, car ils ont été apportés de la sainte ville de Lhaça. Les côtés de la nef, si l’on peut ici employer ce mot, servent de hangar et de remise, car nous apercevons des coffres, des caisses, des peaux, des tapis, des marchandises diverses, et même des treillis de tentes. Le sol est battu et cela donne à cette pagode un air de propreté.

Avant de quitter le lama guide, nous lui donnons un copieux pourboire ; le pauvre diable ne cache pas son contentement, car la richesse n’est point connue de ces gens simples. Nous sommes frappés de l’état misérable où vivent les Mogols campés aux alentours. L’intérieur de leurs tentes est un modèle de malpropreté, on y respire les odeurs les plus désagréables. Presque tous les enfants sont nus, leurs parents n’ayant pas de quoi les vêtir. Quant aux femmes, elles dépassent en laideur les êtres les plus laids et l’on se demande, en les considérant, comment ferait le plus ardent des poètes pour les poétiser.

Le soir, nous arrivons par une petite passe dans la vallée du Koungez. Nous campons non loin d’une mine de cuivre où nous trouvons une imperceptible source qui nous donne assez d’eau pour le thé. Nous sommes dans une steppe aride.

Le 18 septembre, nous campons dans les roselières aux bords du Koungez, à une place nommée Timourlik. Sur la rive opposée on distingue un grand campement de Kirghiz. Est-ce notre présence qui les décide ? Est-ce que le temps est venu pour eux de chercher d’autres pâturages ? En tout cas, durant la nuit ils rassemblent leurs troupeaux, plient leurs lentes, et le matin dès l’aube ils ont disparu.

Nous passons le Koungez à dix kilomètres de là, car nous devons nous diriger vers le sud-est, vers la vallée de Tsakma, et la passe qui y mène se trouve en amont de la rivière. Nous sommes maintenant sur la route suivie par Prjevalsky. Jusqu’à présent la traversée des chaînons du Tian Chan qui nous barrent la route n’offre pas de grandes difficultés : nous faisons une promenade charmante. La température est agréable, quoique le 18 nous ayons à une heure de l’après-midi + 38 degrés à l’ombre. Le minimum de la nuit est − 9 degrés, juste ce qu’il faut pour qu’on s’enveloppe avec plaisir dans les longues couvertures ouatées.

Aussi les Kirghiz qui, le 19, nous offrent l’hospitalité, se disent-ils les plus heureux des hommes. Ils ont de l’eau en suffisance : près des montagnes ils sèment le millet et le blé ; dans la plaine ils abreuvent leurs troupeaux à volonté, l’herbe abonde. Le bois ne manque pas, car les rives du haut Koungez sont de véritables bocages, où nous reconnaissons à l’état sauvage les saules, les peupliers, le pommier à fruits petits et âcres au goûter, le poirier, l’abricotier, le chanvre, la réglisse, le houblon. Avant de passer dans la vallée de Tsakma, nous campons dans un véritable bois où rôdent les sangliers, les cerfs, les renards, les faisans et, hélas ! aussi les loups, qui nous dévorent quatre moutons bien gras dont nous nous proposions de faire un excellent rôti. Nos chasseurs poursuivent des ours sans les atteindre. Ils foisonnent dans la montagne.

Le 20 septembre, nous quittons ces braves Kirghiz, qui sont les derniers que nous verrons. Je ne crois pas que leurs tribus se soient répandues plus à l’est.

Leur chef, nommé Sasan, est très fier de la médaille russe qu’il porte au cou et du bouton bleu de son chapeau, qui indique son grade chinois. Il nous fait la conduite à travers les roselières, et avant de nous souhaiter toutes les prospérités imaginables, il recommande à notre bienveillance cinq hommes de sa tribu que nous rencontrerons peut-être aux environs du Youldouz.

« Ils sont partis sans permission, dit-il ; il est à craindre qu’en vous voyant de loin ils ne vous confondent avec des Chinois et prennent la fuite. Je vous en prie, ne leur faites pas de mal, ne leur tirez pas de coups de fusil. »