Ici nous sommes dans un pays bouddhiste, dans un pays où l’on croit à la métempsycose, à la transmigration de l’âme d’un corps dans un autre. Cela n’entraîne, comme vous pensez bien, ni le respect de la dépouille humaine, ni le culte des morts.
En me promenant dans les roselières à la recherche de petits oiseaux pour notre collection d’histoire naturelle, je heurte du pied la partie supérieure d’une tête d’homme. Les bêtes sauvages, les oiseaux de proie, et sans doute les chiens des tentes voisines, ont fait disparaître l’enveloppe terrestre du Mogol, dévorant sa chair, broyant ses os ; puis les années, les intempéries, ont achevé l’œuvre de destruction. Il ne reste plus qu’un crâne blanchi, un tibia rongé, une moitié de mâchoire ; mais l’âme s’est envolée et les carrés d’étoffe au bout des piquets prient pour elle, car ils portent, imprimées en noir sur fond jaune, des prières merveilleuses rapportées de Lhaça.
Le lendemain, comme nous avons l’assurance de rejoindre facilement notre caravane, que la traversée du gué retardera dans sa marche, nous visitons le grand lama maître du monastère.
Notre arrivée près des tentes est annoncée par les aboiements furieux de superbes mâtins à long poil. Le bruit fait sortir des lamas jeunes et vieux, qui écartent à coups de pierres ces bêtes très vigilantes. Nous disons l’objet de notre visite au plus âgé d’entre eux, celui-ci envoie en avant-coureurs deux jeunes moinillons, et lui-même nous conduit poliment à la demeure de son chef. L’individu qui nous sert de cicerone possède une tête énorme, un col assez long, de petits yeux et une face très large et toute grêlée de verrues. Cela ne constituerait pas une physionomie avenante si la bouche à grosses lèvres n’avait un sourire aimable qui efface cette laideur. Il paraît que cet excellent homme, dont il serait difficile de fixer au juste l’âge, est un médecin célèbre. Nous ne savons quels sont les honoraires que les malades lui payent, mais nous pouvons dire qu’il ne fait pas de grands frais de toilette. Sa coiffure est une calotte de cuir crasseuse surmontée d’une houppe, petite calotte d’enfant de chœur, qui est vraiment minuscule pour cette énorme tête, par rapport à laquelle elle a à peu près les proportions d’un pain à cacheter posé sur une mandarine. J’allais oublier — tant cette tête me préoccupe — de vous dire que l’ajustement de cet Hippocrate consiste en une longue robe de bure lui tombant aux pieds et qu’une corde serre à la taille. Ce long corps maigre est terminé par de petits pieds enfermés dans une sorte de bas en cuir brut : cette chaussure ne mérite pas le nom de botte.
Le grand lama nous accueille poliment sur le seuil de sa tente de feutre blanc, la plus grande de toutes. Il soulève lui-même la portière et nous invite avec une grande affabilité à pénétrer dans sa demeure. Nous ne nous faisons pas prier et nous nous asseyons à l’orientale à gauche de l’entrée.
Le petit homme jaune nous questionne sur notre santé, nous offre les services de son médecin et nous entretient le plus paternellement du monde. Laissant à notre interprète le soin de lui répondre, nous examinons à l’aise, quoique discrètement, cette incarnation de Bouddha et son intérieur.
Ce grand lama paraît avoir une soixantaine d’années. Comme tous les prêtres de sa religion, il a les cheveux courts ; étant naturellement imberbe, il n’a pas besoin de se raser. Ses traits sont réguliers, surtout comparés à ceux de son médecin. La face est assez large, bien entendu, mais l’œil noir est très intelligent, la bouche est fine, les sourcils sont bien marqués. Il a de l’aisance dans les gestes, de l’onction dans la voix. Nous ne serions pas étonnés qu’il administrât fort bien sa congrégation. Il nous semble être un « homme remarquable ». De temps à autre il prise du tabac rouge qu’il verse sur l’ongle de son pouce ; il le puise à une bouteille ovale de jade que ferme une cheville à tête d’argent. Il veille à ce que l’on nous serve le thé au beurre, boisson favorite des Mogols et des Tibétains, avec laquelle je fais aujourd’hui connaissance et que je trouve à mon goût.
En sortant nous apercevons des cymbaliers qui sont postés devant une grande tente, laquelle est affectée au service religieux durant la moisson. Les lamas sont presque tous dans les champs et le nombre des prieurs est très petit : il se compose surtout de jeunes garçons tous en calotte d’enfant de chœur, tête rasée, avec une longue robe monacale serrée aux reins par une ceinture.
Le monastère consiste en une réunion de maisons dans le goût (!) mogol et formant un carré. Rien de plus simple que l’architecture de ces constructions : quatre murs, une porte, une fenêtre, un âtre, un trou dans le plafond ; sur le toit : du fourrage, des guirlandes de prières, et c’est tout. Autant que nous pouvons en juger par les fentes des portes fermées, l’ameublement est nul ; nous apercevons quelques coffres, quelques hardes, quelques outils. Au reste, les lamas, fidèles à leurs habitudes de nomades, habitent, nous assure-t-on, même pendant la saison froide, leurs tentes de feutre dressées dans les cours que forment les habitations. Elles sont bâties avec de la terre, des moellons, des perches, et elles servent autant à l’usage du bétail qu’à celui des hommes.
La pagode est neuve, ses murailles sont blanchies à la chaux. La grande porte ouverte, nous pénétrons dans une sorte de grange rectangulaire. Tout d’abord notre regard se porte sur l’autel, où brillent les flammes de lampes à huile qui font reluire la dorure des statues. L’une représente Bouddha jeune, souriant, assis sur un trône. Derrière lui, un lama en métal doré sourit le plus aimablement du monde, comme Bouddha, et, comme lui aussi, il possède de longues oreilles, pour mieux entendre les prières, sans doute ; et il tient les mains l’une opposée à l’autre en ayant l’air de se préparer à applaudir, tout en restant très digne.