Les bords de la rivière offrent un aspect assez riant. Elle se déroule ainsi qu’un ruban à travers des bocages verts formés par des peupliers, des saules, des tamarix qui ont encore quelques fleurs, des réglisses, des épines-vinettes, des framboisiers sauvages. L’eau est abondante et l’herbe est drue partout où la rivière s’est répandue. Dans les fourrés, les faisans abondent.
Après un village abandonné nous traversons la petite rivière de Nilka et quittons la vallée marécageuse pour regrimper sur le plateau qui la borde. Au milieu de hautes herbes on rencontre des surfaces défrichées où les Mogols ont leurs tentes de feutre. Elles sont plus petites que celles des Kirghiz, plus basses, plus pointues vers le sommet. Ces Mogols sont occupés à battre le blé dans les aires en plein vent et de la même manière que font les peuples primitifs qui n’emploient point de machines. Une perche est plantée au milieu du blé posé sur le sol. Des bœufs réunis sur une même ligne sont attachés à cette perche et tournent autour. Ils piétinent lentement la moisson. Des enfants les houspillent d’une baguette. Ces enfants, nus comme à l’heure de leur naissance, sont malingres. Leur ventre est trop saillant ; leur peau, exposée au soleil, presque noire, paraît jetée sur leur ossature et elle semble vouloir la quitter chaque fois qu’ils élèvent leurs bras et font saillir les cercles de leurs côtes et les angles de leurs omoplates.
En passant près d’une de ces batteries, j’attire l’attention d’un Mogol qui se repose sur les gerbes, tandis que ses fils chassent les bœufs. Il se lève et quand je passe :
— Salut ! dit-il.
— Salut, ami.
— Où vas-tu ?
— Par là (je montre le sud-est).
Il pousse une sorte de grognement, n’en demande pas davantage et reste immobile à réfléchir. Il ne s’explique pas notre présence. A quelques pas de là je me retourne, et je le vois balayer son grain avec un balai fait comme chez nous et qu’il manœuvre de la même manière que l’Européen le plus civilisé.
Le soir du 16 septembre nous sommes sur les bords de la rivière, qui est large d’au moins 200 mètres au point où nous devons la franchir, car elle se ramifie et forme des îlots nombreux. Son cours est assez impétueux. Demain matin, à l’heure où les eaux sont le plus basses, avant le lever du soleil, notre caravane passera sur l’autre rive, sans encombre, nous l’espérons.
De notre bivouac nous apercevons au nord des points blancs dans la plaine, au pied des montagnes. Ce sont, paraît-il, des tentes de lamas qui se livrent aux travaux de la moisson. La récolte terminée, ils reviendront hiverner dans le monastère, bâti sur la rive gauche de la rivière.