— Cela est vrai. Ils sont bons comme les vaches.

— Comment ?

— Parce qu’on peut les traire à volonté.

Il paraît que les Kirghiz, qui sont audacieux, bien armés et sans scrupules, ne se gênent pas pour tromper et piller ces Mogols. Les voleurs, étant musulmans, transigent facilement avec leur conscience, attendu que les volés sont bouddhistes, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas de « livre », ni Bible, ni Coran, par conséquent les derniers des hommes.

Les autorités chinoises interviendraient rarement pour rendre justice à ceux qui sont lésés : les coupables sont presque toujours insaisissables ; dans la montagne ils se cachent facilement, et puis, à ce propos, on peut obtenir de leur famille ou de leur tribu soit un impôt arriéré, soit un cadeau qu’en temps ordinaire le mandarin se verrait refuser.

Lorsque les brigandages sont tels que toute sécurité a disparu, la ruse est employée : avec de belles paroles, avec des promesses, on attire en ville le chef qui est l’instigateur du désordre, et l’on s’en débarrasse d’une manière quelconque. Par exemple on le met dans une cage entre deux pals, et, pour que les méchants tremblent, on laisse le prisonnier mourir dans cette horrible posture. L’agonie dure parfois une semaine.

Les nomades ayant perdu leur chef sont un peu désorientés, et l’on profite de cet état d’esprit pour exiger une sorte de soumission. Les autorités chinoises ont réussi à enregistrer nombre de Kirghiz, à les étiqueter pour ainsi dire. En effet, des cavaliers qui nous croisent portent au cou une tablette renfermée dans un sac de feutre. Je demande ce que cela signifie, et l’on m’explique que depuis quelque temps tout Kirghiz, avant de se rendre à la ville, doit se présenter d’abord chez son chef et lui demander une tablette de ce genre. Dessus est écrit son nom en turc, en chinois, en mogol : c’est un passeport qui lui permet de circuler librement dans les bazars. Aux époques de trouble, tout Kirghiz surpris sans cette tablette est arrêté par les soldats chinois et puni des peines les plus terribles.

En rentrant dans sa tribu, le voyageur doit rendre à son chef son passeport sur bois : on contrôle ainsi les absences et l’on a un moyen de faire un peu la police de la montagne.


Le 15 septembre, nous avons quitté Mazar. Si le pont sur le Kach n’avait été emporté à la suite d’un orage, nous aurions franchi cette rivière pour nous rendre dans la vallée du Koungez par une passe voisine. Il nous faut prendre à travers la montagne plus au nord et aller chercher un gué plus haut. Après avoir grimpé, puis suivi les ondulations des collines incultes, nous apercevons la vallée, sorte de terrasse au pied des montagnes, steppe grisâtre tachetée de tentes peu nombreuses et où quelques troupeaux errent. Elle est dominée à l’est par un chaînon plus élevé que celui du nord, dont les pentes nous semblent nues et dont les cimes ne sont point blanches de neige.