A la sortie, tout le monde nous salue en souriant et l’on voit bien que la consigne est de ne pas nous choquer.
Sous prétexte de nous promener, nous nous dirigeons vers une tente noire qu’on a dressée depuis peu sur le chemin de la passe en amont de notre camp. Nous voyons accroupis autour d’un feu d’argol huit hommes à longue chevelure qu’un lama tondu commande. Ils se tiennent au fond d’un trou, ils bavardent tranquillement, fumant une petite pipe à fourneau de terre et à tube en os qu’ils se passent à tour de rôle. Ce sont de pauvres diables chargés de ramasser l’argol et qui ne célèbrent pas du tout la fête de la nouvelle année. Ce que nous prenions pour une tente, de loin, n’est qu’une moitié de tente, un abri de bure noire ouvert du côté où le vent ne souffle pas. Les Tibétains y dorment sur un peu de menue paille mêlée à des argols ; dans un coin sont entassés leurs arcs et leurs lances, et au milieu trois pierres forment le foyer pour les jours où le vent souffle fort. Leur costume rudimentaire est taillé dans des peaux de mouton effiloquées dans le bas, trouées et d’une saleté extraordinaire. Leurs figures, noires de graisse et de fumée, contribuent à réaliser le type le plus pur du sauvage qu’on puisse imaginer.
En considérant ces crânes étroits, on se demande quelles cervelles ils peuvent bien abriter, et nous ne nous étonnons pas que les lamas exercent un ascendant extraordinaire sur des êtres aussi peu intelligents, aussi peu susceptibles de volonté, dont les sensations doivent être à peu près celles de leurs yaks et de leurs chiens. Espérons que tous les Tibétains ne ressemblent pas à cette bande de bêtes à face humaine.
Le 21 février, par un vent d’ouest, les fêtes continuent : on sonne les trompes en haut des rochers, on chante dans le camp, et les guirlandes de prières sont agitées par le vent.
Le 1er mars, dès le matin, le ciel est couvert, puis un ouragan se déchaîne et la vallée disparaît sous la poussière. Le vent souffle toute la nuit, quelques tentes des Tibétains sont emportées par la bourrasque et nous nous trouvons très bien dans la nôtre, qui est quadruple : en effet, l’amban nous a fait cadeau d’une tente double, que nous avons jetée sur la nôtre, et cela nous permet d’avoir un réduit à l’arrière pour divers objets, et un vestibule à l’entrée. De grosses pierres consolident notre habitation, et notre toile défie le vent. Le minimum de la nuit est de − 23°,5, aussi, au réveil, notre troupe se plaint du mal de tête. Les ouragans amènent toujours une recrudescence du mal de montagne, même pendant les repos.
Ce 2 mars, vers midi, un nuage de neige passe sur nous ; le ciel reste couvert avec un vent de nord-ouest qui n’est que le vent d’ouest du Namtso s’engouffrant dans le col.
Dans l’après-midi, l’interprète à la dent longue nous apporte un peu de lait, que nous réclamons depuis longtemps pour nos malades, et en même temps il nous fait part de la prochaine arrivée de grands chefs. Nous nous en étions doutés dès le matin, car de nombreux yaks chargés étaient arrivés dans la nuit et nous avions vu dresser une grande tente avec beaucoup de difficultés, et même nous avions ri lorsqu’un coup de vent avait enlevé la toile. Le remue-ménage, le va-et-vient des hommes, les petits chefs surveillant les travaux, nous avaient mis en éveil, et l’indiscrétion de l’interprète ne servait qu’à préciser nos prévisions.
Aussi, cet homme parti, nous nous postons à une bonne place avec nos lorgnettes et nous surveillons la descente de la passe.
D’abord arrivent des chevaux chargés, bien harnachés, ayant au cou des sonnettes sonores ou des houppes de couleur rouge, couleur du pouvoir. Puis, voici des cavaliers bien vêtus ; ils errent à travers les fondrières et paraissent ignorer le sentier tracé au bas des contreforts et qu’on atteint avec un détour. Des sauvages à longue tresse les appellent ; d’autres s’empressent à leur rencontre, prennent les brides et soutiennent leurs montures sur la glace. Ils arrivent au camp et toutes les tentes se vident, on se presse autour d’eux. Ce n’est que l’avant-garde, car l’agitation reprend dans le camp tibétain et des serviteurs se dirigent vers la passe.
Bientôt apparaissent les grands chefs, montés sur des chevaux au pas rapide et sûr, entraînant les hommes qui les tiennent par la bride sous prétexte de les soutenir, et peut-être par politesse. Nous distinguons trois grands personnages. Couverts de fourrures doublées de soie jaune, ils paraissent ventrus, rebondis, énormes, et l’on s’étonne qu’ils n’écrasent pas de cette masse leurs agiles petits chevaux. Sur la tête, ils ont les chapeaux à plume des mandarins chinois, mais posés sur une cagoule qui leur garantit la nuque et la face, dont on ne voit rien ; leurs yeux sont en outre abrités par des lunettes protubérantes que surplombe une visière par surcroît de précaution. Une escorte assez nombreuse, aux costumes bigarrés, trottine derrière eux avec un grand bruit de grelots. Ce spectacle offre une certaine pompe, mais il nous semble ridicule et nous pensons à un défilé de mi-carême.