« Vite, dit-il.
— Vous seriez bien aimable de nous dire ce que vous entendez par le mot « vite », car dans certains pays cela veut dire : « Au bout d’une heure vous aurez ce que vous demandez » ; dans d’autres : « Après un jour ou une année ». Et chez vous quel sens à Ce mot ? »
Le traducteur mogol nous paraît plus que jamais sous l’influence de l’arki et il commence par rire de bon cœur, puis il traduit ces paroles, et l’amban rit à son tour.
« Il est vrai, dit-il, que l’on doit s’entendre sur le sens des mots. Je puis vous dire que « vite » signifie dans six jours environ, car nos chefs auront sans doute besoin de consulter le mandarin chinois. Or il est absent de Lhaça et il habite à l’ouest, à deux journées de la ville. Croyez que je regrette ces retards, mais ils sont inévitables. »
Sur ces entrefaites, entre le chef des lamas ici présents, et il s’assied à gauche de l’amban. Devant eux, une petite table supporte leurs tasses que surmonte un couvercle en argent. Des jeunes gens versent fréquemment du thé au beurre contenu dans des théières en terre cuite.
Tous se disputent l’honneur de nous servir afin de nous examiner. L’un d’eux a sans doute pris la théière des mains d’un camarade qui veut l’empêcher de pénétrer dans la tente et le retient par le pan de sa robe. Pour se dégager, il lance derrière lui de vigoureux coups de pied tandis qu’il soulève la portière avec le plus aimable des sourires.
A gauche de l’amban, un autel a été installé sur des coffres : l’image de Bouddha enfermée dans un cadre doré sourit ; devant sont alignées sept petites coupes en cuivre contenant du safran et de l’huile ; un luminaire flambe doucement ; des aromates brûlent dans une cassolette ; des bâtons d’odeur se carbonisent lentement, plantés dans les cols de petites théières. On a déposé sur les deux degrés de l’autel des figurines en beurre ; je puis distinguer une tête de mouton à cornes ayant sur le front des protubérances en sucre blanc, des colonnettes en même matière, et, dans des soucoupes, des confiseries offertes en holocauste à la divinité.
Après avoir bu un nombre considérable de tasses de thé, nous manifestons le désir de nous retirer. L’amban, appuyé par son chef des lamas, nous réitère ce qu’il a dit vingt fois déjà.
« Tâchons d’arranger les affaires, d’être toujours d’accord, d’être toujours comme cela », et ce disant, il joint les index par la face interne, et, insistant pour que nous soyons amis, il se sert de cette comparaison :
« Deux tasses d’une belle porcelaine posées sur une table font un bel effet. On les entrechoque, elles se cassent, et il n’y a que débris. Ne nous entrechoquons pas, ne nous entrechoquons pas », répète-t-il en se levant pour nous reconduire.