Après avoir dépassé le Namtso, nous sommes restés dans la passe de Dam jusqu’au 7 mars, puis nous avons eu un premier faux départ.
Nous avons profité de ce premier arrêt pour observer des Tibétains de conditions diverses et des lamas venus à cette place pour nous surveiller. Nous avions besoin de leur aide pour continuer notre voyage et nous ne nous sommes entendus qu’après des pourparlers qui semblaient interminables, car on est assez mal pour bavarder à plus de cinq mille mètres d’altitude, en hiver.
Le 20 février est le premier jour de leur année, qu’ils font suivre de cinq autres jours de réjouissances. Dès le matin, l’interprète vient nous inviter à nous rendre chez l’amban afin de célébrer la fête.
Ce brave Mogol a coiffé une sorte de capuchon rouge pour la circonstance et il s’est livré à des libations nombreuses, on le voit bien. Il a les yeux plus brillants que de coutume, il répand du reste une odeur d’arki qui nous dispense de chercher la raison de sa bonne humeur et de la béatitude de son sourire.
« Venez, dit-il, venez vite. C’est le premier jour de la nouvelle année. L’amban vous attend avec impatience. Il vous a préparé un repas. Venez. »
Nous descendons vers le camp tibétain, situé en aval du nôtre, de l’autre côté de la glace. De nombreuses tentes noires entourent la tente de l’amban et des principaux. C’est un va-et-vient de serviteurs qu’aident les sauvages habitants des hauts plateaux. Malgré la rigueur de la température, ceux-ci ont le bras droit hors de la pelisse, et la moitié de leur corps apparaît complètement nu. Ce sont eux qui recueillent l’argol, vont quérir la glace, dépècent les bêtes, soignent les chevaux de selle, les mules, les yaks de bât et enfin soufflent constamment le feu au moyen d’une outre fendue où ils emprisonnent habilement l’air qu’ils expulsent par un tube de fer plongé dans le tas d’argol.
Des guirlandes de prières relient les uns aux autres les sommets des tentes, on dirait le pavoisement d’une flottille. Dans le camp il y a un grouillement d’êtres et tout autour, sur les flancs de la montagne, un fourmillement de yaks : ils ont servi à transporter les provisions pour les cent ou deux cents individus qui nous honorent de leur présence. En face de la tente de l’amban en est une autre ouverte, servant de cuisine. Nous voyons auprès, un homme faisant les gestes de battre le beurre dans une jarre : c’est, paraît-il, afin de mélanger le beurre au thé : les Tibétains boivent ce mélange avec plaisir.
L’amban, leur chef laïque, nous attend devant sa tente, il envoie quelques serviteurs assurer notre marche sur la glace en nous tenant par le bras, car nous sommes des hôtes précieux. Nous grimpons la berge au bas de laquelle on doit marcher avec précaution, et l’amban s’avance au-devant de nous. Une fois de plus, nous constatons qu’il n’est pas grand. Il nous accueille avec un sourire traversant sa lune ronde et glabre ; son front découvert de vieille fille qui perd les cheveux vers la quarantaine nous semble marquer beaucoup d’intelligence. Il nous fait entrer les premiers dans sa tente de toile à quatre faces, formée par des portants sur lesquels se pose un toit pointu également à quatre faces. Comme l’amban est un laïque, il n’emploie que des laïques pas tondus, et un serviteur à cheveux longs, à tresse pendante, soulève la portière.
L’amban nous invite à nous installer sur une sorte d’estrade, à droite de la porte. Une autre estrade un peu plus haute, adossée au fond de la tente, lui est réservée. Il s’y assied, jambes croisées, sur une peau de tigre, s’adossant à des coussins, doublés les uns de soie de Chine, les autres de calicot des Indes, si je ne me trompe.
Puis, sans plus tarder, nous lui demandons à quelle date viendra la réponse de ses supérieurs, permettant l’organisation de notre départ.