« Dès qu’il fera clair, dis-je à Rachmed, nous l’enterrerons. Cherche un creux dans les fondrières. Il y en a d’assez grand pour y coucher un homme. »

Imatch nous avait suivis depuis Djarkent, depuis la frontière de Sibérie. Tous nous l’aimions, car s’il était rude en paroles, il était bon, courageux, travailleur. Il soignait fort bien ses chameaux, qu’il avait autrefois possédés en partie. Étant tombé dans les griffes d’un usurier, il avait dû lui vendre ses bêtes avec lesquelles il transportait des marchandises, et de propriétaire qu’il était, il était devenu le serviteur de son créancier. Celui-ci nous avait vendu les chameaux deux fois au moins le prix qu’il les avait achetés et Imatch avait suivi la fortune de ses bêtes. Les gages que nous lui payions étant très élevés, il comptait faire des économies, pouvoir acheter des chameaux à son retour, et redevenir libre, « redevenir Imatch comme devant », ainsi qu’il disait lui-même. Mais Allah en a décidé autrement. Le pauvre Kirghiz ne reverra plus sa steppe.

On l’étend au fond d’un trou, enveloppé du feutre qui lui servait de lit. On lui tourne la face vers le sud-est ; il nous regardera partir et verra la ville sainte par-dessus les océans qui embrassent le Nouveau Monde. Les uns apportent des pierres dans le pan de leur pelisse, les autres de la terre dans des sacs, afin de recouvrir le mort. Puis les prières sont récitées avec des sanglots.

On fait les préparatifs de départ pour le Namtso, qui serait de l’autre côté d’un chaînon s’allongeant en travers de notre chemin, au dire de notre prisonnier.

Nous lui rendons la liberté, et nous lui remettons des cadeaux ainsi que les armes prises la veille. A peine sommes-nous partis que les fuyards d’hier apparaissent. Ils nous guettaient du haut de la montagne, nous les voyons trotter vers leur chef.

La certitude que le Tengri Nor, que le Namtso, comme disent les Tibétains, est là, nous donne un regain de vigueur. Nous regrettons que nos chevaux soient incapables de nous suivre ; nous les tirons par la bride ; ils se traînent derrière nous, car ils ne peuvent plus nous servir qu’à porter notre selle, nos sacoches et notre manteau.

A mesure qu’on avance vers le sud, le lac semble s’élargir et grandir aussi dans la direction du sud-ouest, et, comme la brume nous empêche de voir sa fin, il prend l’immensité d’une mer sans rivage. Mais la brume évanouie, on voit bien que ce n’est qu’une petite mer, qu’un grand lac emprisonné dans les montagnes.

Le soleil du soir frappant la glace en fait jaillir des pierreries superbes, des diamants énormes, des parures pour géants, et, entre toutes ces merveilles d’une joaillerie féerique, éclate, isolé, un brillant ayant les dimensions d’une colline. Nous nous souvenons alors que nous avons devant nous le « Lac du Ciel », et cette fantasmagorie ne nous surprend plus, un tel lac pouvant offrir tous les spectacles. Le soleil descend, il se pose sur le sommet des collines, et le diamant extraordinaire ne jette plus de feux : il devient un bloc de glace, et l’écrin magique étalé devant nous semble une eau limpide qu’aucun vent ne ride. Puis tout est rose. Le soleil plonge derrière la chaîne ; il verse un ruissellement d’or en fusion à l’extrémité du lac, et le paysage se silhouette en offrant ce contraste : à notre droite, c’est-à-dire au nord, d’où nous venons, ce sont des lignes douces, et au sud, du côté de Lhaça, ce ne sont que lignes brisées, que crêtes menaçantes, toute une traînée de pics semés à dessein dans le but d’élever une insurmontable barrière.

Le temps de me demander si l’on a mis le Ningling Tanla à cette place pour nous empêcher de passer, et la nuit tombe. Les loups poussent des hurlements lamentables.

CHAPITRE IX
LES GENS DE LHAÇA